dimanche 27 novembre 2016

Le libéralisme économique est-il une fin en soi ?

Juppon Fillé an 90

Par Jean Goychman le 27/11/2016

Le second  tour de la « primaire de droite et du centre» (ce qui ne veut pas dire grand’chose) a ramené sur le devant de la scène médiatique, au travers des programmes économiques des deux candidats restants en lice, la notion de libéralisme. Savoir quel est celui dont le programme est le plus libéral devient un enjeu planétaire. La plupart des gens, dont je fais partie, assistent en spectateur à ce que le petit monde de la communication considère comme un combat de titans et dont l’issue décidera du sort du monde. Pour ma part, je ne vois que deux personnes qui se connaissent, travaillent ensemble depuis longtemps et ont fait partie des mêmes gouvernements, chacun ayant même été le premier ministre de l’autre. Curieuse confrontation qui oppose ces gens qui, par ailleurs, se revendiquent de la même idéologie politique, gaullistes de cœur à les entendre mais libéraux de raison dans leurs programmes.

L’enjeu de ce duel ne concerne qu’eux et leur entourage, mais n’offre pas au pays de sérieuses différences dans leurs programmes. Aucun des deux ne semble remettre en question ce qui est pourtant de moins en moins accepté par les peuples du monde.

Le libéralisme économique n’a visiblement pas satisfait ceux qui l’ont subi. Théorisé depuis plus de deux siècles par un certain nombre d’économistes, qui pensaient, comme Adam Smith, que les marchés étaient en quelques sortes « autorégulateurs » grâce à la « main invisible de Dieu », il n’était donc pas nécessaire de les soumettre au contrôle d’une autre autorité. C’est ainsi que s’est progressivement imposé la notion d’un libéralisme auquel l’Etat agirait en antagoniste. Comme l’Etat personnifiait le bien collectif, le libéralisme, durant la guerre froide s’est défini comme l’opposé du communisme et s’est commué en idéologie.

Au nom du libéralisme, on s’est donc attaqué à l’Etat. En fait, le libéralisme était le faux nez sous lequel avait choisi d’avancer les partisans d’un libre-échange mondialisé. Sous couvert de ne rien interdire, il fallait donc abolir tout ce qui faisait obstacle au commerce. Les frontières entre Etats furent, avec les réglementations nationales issues la plupart du temps d’une souveraineté populaire, les victimes de ce libéralisme, que certains voulaient voir comme un vent de liberté. C’est de cette façon que la « déréglementation » est devenue le synonyme de progrès. Présentée comme une grande avancée pour les consommateurs qui seraient les gagnants grâce à la concurrence généralisée qui tirerait les prix vers le bas, les peuples n’ont pas vu que cela se ferait contre eux. Ils sont en train de le réaliser.

Il y a une contradiction insurpassable entre la souveraineté d’une nation, qui a besoin d’un Etat fort pour garantir à son peuple cette souveraineté et un programme économique basé essentiellement sur l’affaiblissement de l’Etat. L’apparence vertueuse de la diminution des dépenses de l’Etat afin de réduire la dette n’est qu’un leurre.

Si on veut réellement la souveraineté de la Nation, et par conséquent de l’Etat, on donne à ce dernier les moyens de cette souveraineté. Parmi les attributs de cette souveraineté, il y a le contrôle de la monnaie. A-t-on jamais vu une nation souveraine perdre le contrôle de sa monnaie ? Comment peut-on négliger cet aspect essentiel au point de ne jamais l’aborder dans une campagne qui a duré plusieurs mois ? Pourquoi François Fillon, partisan déclaré (du moins à l’époque) du « non » au référendum de Maastricht, ne nous a-t-il jamais expliqué les raisons pour lesquelles il avait changé (du moins en apparence) d’opinion ? On ne peut pas inventer une souveraineté « partielle » cela n’aurait aucun sens.

Qu’aurait pu faire de Gaulle avec une nation privée de sa souveraineté monétaire ?

Pourtant, nos deux protagonistes se réclament de de Gaulle. Peuvent-ils nous expliquer ce paradoxe ?

A moins que, paraphrasant l’expression de Philippe Seguin, ils ne soient en réalité que « des détaillants s’approvisionnant chez le même grossiste »

En vérité, ces gens-là sont partisans de la mondialisation des échanges commerciaux. Mais cette mondialisation se fait au bénéfice de qui ? Peut-on à ce point leurrer les peuples jusqu’à leur faire croire qu’elle est conforme à leur intérêt. Et que l’on ne raconte surtout pas que nous pourrions redevenir compétitif face à des gens dont les coûts salariaux sont dans certains cas divisés par dix, voire plus. Leur degré d’automatisation est le même que le notre et ils peuvent faire fonctionner leurs robots plus longtemps que nous. Il y a là un véritable problème. L’argument de la technicité ne tient guère car plus on sophistique les machines, et plus leur emploi devient simple. Je veux bien admettre que l’essentiel de nos échanges commerciaux se fasse avec les autres pays européens. Ils ont fait ou feront la même chose. Les gains de compétitivité, lorsqu’on ne peut pas contrôler la monnaie, se jouent sur les coûts de production qui les salaires et les charges d’entreprise. Une diminution des salaires provoque une diminution de la demande économique (les gens achètent moins) et une diminution des charges entraîne un déficit public supplémentaire qu’il faut compenser  par une augmentation des impôts et une diminution des dépenses publiques si on ne veut pas augmenter le déficit budgétaire et les intérêts générés par de nouveaux emprunts.

Les deux candidats proposent les mêmes solutions, certes modulées pour donner l’impression d’une différence. Une augmentation de la TVA pour les impôts et une diminution du nombre des emplois payés par l’Etat. Remarquez bien que ceci n’a rien de nouveau et que c’est, depuis une vingtaine d’années, une sorte de « bouteille à l’encre » qui est ressortie périodiquement, depuis qu’on ne peut plus faire appel à la dévaluation de notre monnaie pour récupérer la compétitivité de nos entreprises face aux productions étrangères.

Cela n’a jamais fonctionné et le nombre de chômeurs n’a jamais cessé d’augmenter. Si on veut vraiment faire diminuer le chômage, il faut vendre plus afin de produire plus. Et cela concerne aussi bien les exportations que le marché intérieur.

Au mois d’août 2016, les dirigeants des banques centrales ont lancé eux-mêmes, lors de la réunion annuelle de Jackson Hole*, l’idée d’une relance organisée par les gouvernements. Celle-ci augmenterait les déficits budgétaires, ce qui aurait pour effet de creuser davantage la dette publique. Seuls les Etats ayant déjà assaini leurs finances (comme l’Allemagne) pourraient le faire avec la monnaie unique. La France, dans son état actuel, doit revenir à sa propre monnaie pour le faire**. Et qu’on ne nous dise pas que la planche à billets créée de l’inflation alors que la Banque Centrale Européenne imprime des euros par centaines de milliards sans parvenir à générer la moindre inflation.

Faisons la même chose au niveau national afin de contrôler les quantités de monnaie en circulation, que celle-ci soit sous forme de billets ou de crédits. Il faut reconnaître l’échec de l’Euro, monnaie unique non adaptée à la diversité des économies des pays de la zone.

Cela ne saurait pour autant nous dispenser des mesures nécessaires en matière de gabegie publique, mais permettrait une relance dans des conditions bien meilleures. Aucun des deux candidats ne semble avoir même envisagé la question.

Curieux, non ?

On peut naturellement concevoir des échanges commerciaux entre Etats, cela se pratique depuis des siècles, mais il ne faut pas accepter le « marché de dupes » qui nous est proposé par un système financier totalement déréglementé et aux mains d’un tout petit nombre de gens qui en tirent un profit immense. Revenons simplement aux attributs fondamentaux de la souveraineté, condition nécessaire au maintien de l’équité des échanges. Le mouvement qui s’amorce devant nous, que d’aucuns qualifie de « populiste » est mondial car les peuples sentent la nécessité vitale de se protéger contre cette forme d’anarchie vers laquelle évoluerait nécessairement un libéralisme économique dénué de toute contrainte.

Oui à la liberté du commerce, mais non à la tyrannie des marchés sur lesquels les peuples perdraient tout contrôle.

** Avant 1973, le Trèsor Public émettait des billets et la Banque de France imprimait des billets sans que l’Etat paye le moindre intérêt. Après 1973, l’Etat devait emprunter conte intérêt pour financer ses déficits, mais les dévaluations compétitives restaient possibles pour la monnaie nationale, le franc.
A partir de la mise en service de la monnaie unique en 2002, nous ne pouvions même plus dévaluer.