lundi 19 décembre 2016

François Fillon, l’homme des contraires ?

Fillon juin 2016

Tribune de Jean Goychman du 19/12/216

Considéré comme un outsider il y a moins d’un moisFrançois Fillon est aujourd’hui le candidat désigné comme le vainqueur le plus probable de la prochaine élection présidentielle.

Vendéen d’origine, diplomé d’une maitrise de droit public, il entre en politique en 1976 comme assistant de Joël Le Theule, alors député de la Sarthe. Philippe de Villiers rapporte une conversation avec lui, dans laquelle il lui dit que, voulant faire une carrière politique, il ne peut rester en Vendée, trop « blanche » à son goût. *

Directeur de campagne de Joël Le Theule pour les législatives de 1978, après avoir adhéré au RPR en 1977, il se définit à l’intérieur du mouvement comme un « gaulliste social » dans la lignée des Dechâtre, Seguin et, bien sûr, Le Theule lui-même. Ce dernier décède en 1980 et François Fillon rentre au cabinet d’André Giraud, ministre de l’industrie et membre du Parti Républicain, issu des Républicains Indépendants, parti à tendance libérale de Valéry Giscard d’Estaing.

En 1981, François Fillon  est élu successivement conseiller général de la Sarthe en février et député de la 4ème circonscription du même département, ancien siège de Joël Le Theule. Il se rapproche alors de Philippe Seguin, tout en participant à un groupe de députés libéraux partisans également d’un gaullisme social. A l’époque, cela ne choquait pas car personne ne parlait réellement du libéralisme. Le clivage droite-gauche jouait à plein en raison de l’élection de François Mitterrand et de la venue à l’Assemblée d’une majorité de gauche essentiellement socialo-communiste.  Et puis, après tout, en 1974, Giscard avait été élu  gràce au report au second tour de voix des gaullistes « purs et durs » qui avaient voté Chaban au premier.

Mais aujourd’hui, avec le recul, cela semble plus curieux. En 1981, et ce n’est plus un secret, Chirac avait contribué à faire élire Mitterrand, et ses relations avec Fillon étaient plutôt médiocres. Réélu député en 1986, son ancrage local lui permet de survivre à la dissolution opérée par Mitterrand après sa réélection de 1988 face à Chirac, grand perdant. Il adhère ensuite au mouvement des « rénovateurs de la droite** » dont l’échec en 1990 lui coûtera sa place au bureau du RPR. Il rejoint alors Seguin et Pasqua qui fondent les « néo-gaullistes » avec l’idée d’éjecter Chirac et Juppé hors du RPR, les rendant co-responsables de l’échec de 1988. Nait ainsi « Demain la France » sous l’égide de Pasqua, mouvement prônant le retour à la souveraineté nationale dans lequel François Fillon entre au comité d’orientation. Au congrès du RPR de 1991, la liste Pasqua-Seguin ne remporte que 30% des votes des délégués.

En 1992, François Fillon soutient le « non » au référendum sur le Traité de Maastricht portant sur la création de l’euro, monnaie unique. Le « oui » l’emportant de peu, la défaite des opposants fut considérée comme honorable. Réélu au premier tour en 1993, il entre dans le gouvernement Balladur comme ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. C’est probablement là que se situe son virage « libéral » Il soutient la « privatisation » des universités, mais son projet de loi sera censuré par le Conseil Constitutionnel

En 1995, il s’écarte de son mentor Philippe Seguin, fidèle à Chirac, pour soutenir Balladur. Il fera néanmoins partie du gouvernement d’Alain Juppé, avec Barnier et Bayrou, des rares balladuriens survivants, devenant ministre des Technologies et  de l’information de la Poste.
C’est donc lui qui s’occupera de la privatisation de France-Télécom, après avoir procédé à l’abrogation de son monopôle.

Apportant son soutien à Philippe Seguin lors de l’élection à la présidence du RPR, François Fillon fait partie de sa garde rapprochée. En 1999, Seguin démissionne et il se rapproche également de Sarkozy, devenu président par intérim. Après l’échec du RPR aux élections européennes de cette même année, devancé par la liste Pasqua-Seguin, Fillon se porte candidat pour la présidence du RPR, mais doit s’incliner devant Michèle Alliot-Marie.

En 2002, il rejoint l’équipe de campagne de Chirac, participe à l élaboration de son programme et lui suggère de fonder un grand parti politique regroupant le RPR avec l’UDF de Bayrou et Démocratie Libérale de Madelin. Au début de 2002, Fillon est souvent cité comme « premier ministrable ». A défaut, il deviendra ministre des Affaires Sociales. S’éloignant alors de ses origines de « gaulliste social » il va assouplir les 35 heures, modifier la « loi de modernisation sociale » de 2002 et s’attaquer à la réforme des retraites. Cela lui vaut une certaine désapprobation de l’opinion publique dont il est conscient et qui l’incite à la  prudence. Le divorce d’avec Chirac remonte probablement à fin 2003, lorsqu’il constate que ses réformes sur l’UNEDIC et l’ANPE sont « gelées » et qu’il risque de « porter le chapeau » de l’échec.

Sa défaite aux élections régionales de 2004 vient probablement conforter son analyse. C’est la première de sa (déjà) longue carrière. Il avait pourtant rassemblé large, en faisant liste commune avec le souverainiste de Villiers, en même temps qu’avec les libéraux Jean Arthuis et  Roselyne Bachelot. Echec d’autant plus cruel que la Sarthe, son fief d’origine, a basculé vers la gauche à cette occasion. Il semble que c’est à ce moment que François Fillon a pris conscience qu’il ne fallait pas, pour se faire élire, s’opposer à l’opinion majoritaire, même si cette opinion est souvent, en fonction des sujets, en contradiction avec elle-même. C’est probablement la raison de sa campagne en faveur du « oui » au référendum de 2005, même s’il l’avait assez habilement habillé de son souhait de compléter ainsi les traités de Maastricht et de Nice.

Exclu ensuite du gouvernement de Villepin, il en conçoit une certaine amertume et décide alors de lier son sort à celui de Sarkozy. Vous connaissez la suite…

Aujourd’hui, François Fillon est élu candidat « de la Droite et du Centre » à l’issue des primaires, après avoir éliminé Sarkozy puis Juppé. Adoubé par le Club des Bilderberg en 2013, il accepte de fait de porter la casquette du libéralisme et de la mondialisation, qui ne peut se faire que par la destruction progressive des Etats-nation. Par ailleurs, il se définit comme souverainiste et héritier du « gaullisme social » sans pour autant vouloir quitter l’euro au profit d’une monnaie nationale, pourtant attribut essentiel de la souveraineté de l’Etat.
Est-ce par conviction profonde du bien fondé de cette monnaie ? Peu probable après avoir fait campagne pour le « non » à Maastricht. Mais comme sa principale adversaire, Marine Le Pen, occupe déjà ce terrain là, et qu’il a préféré « hurler avec les loups » que le projet économico-financier du FN serait catastrophique, il doit bien vivre avec cette contradiction.

De même pour sa conception de l’Europe. Partisan d’une Europe des nations, il ne peut cependant se résoudre à l’abrogation de Schengen. Défendeur et protecteur de la religion catholique et des racines chrétiennes de notre pays, il n’arrive cependant pas à aller jusqu’à limiter la pénétration de l’Islam dans notre pays. Désireux d’accélérer le retour vers le plein-emploi, il envisage pourtant de d’abolir la durée réglementaire du temps de travail en laissant uniquement la butée des 48 heures hebdomadaires, conformément aux directives européennes.

Que se passerait-il alors pour la rémunération des heures supplémentaires ?

Se réclamant du gaullisme social, on aurait pu penser qu’il aurait à cœur de préserver les acquits du Conseil National de la Résistance, notamment ceux concernant la sécurité sociale. Rien n’est moins sûr. En fait, il annonce des choses, mais laisse subsister un doute permanent sur la cohérence de l’ensemble. Professionnel de la politique, son souci majeur est de se faire élire. Il a, pour y arriver, besoin du concours d’une presse écrite et audiovisuelle presque exclusivement favorable au libéralisme, au libre échange et à la mondialisation. Mais il a également besoin d’une majorité d’électeurs de plus en plus hostiles à cette vision du monde, viscéralement attachés au maintien de la démocratie,  et qui commencent à prendre conscience que ces deux conceptions sont exclusives l’une de l’autre. La victoire de l’oligarchie des multinationales à l’origine  de la mondialisation signifierait irrémédiablement la fin des Etats-nation et de la démocratie, seule expression de la souveraineté populaire.


**    Outre Fillon et Seguin, on trouvait également Carignon, Baudis, Leotard, Bayrou, Pinte, Bosson et Barnier. Un certain nombre d’entre eux ont disparu du paysage politique. Est-ce par pur hasard ?

Gilbert Collard