vendredi 13 janvier 2017

Foot, banlieue, violence: le stade critique

Terrain de foot

Par Adrien Maurier * le 12/01/2017

Terminés, les beaux discours sur l'intégration magique par le foot dans une France black-blanc-beur: dans les instances officielles, on ne sait plus quoi faire face à la violence qui gangrène le foot des quartiers. Enquête.

Des pelouses de villages jusqu’aux plus grands stades, le foot français est porteur de valeurs de respect et de tolérance, à l’image de son équipe black-blanc-beur, incarnation d’un pays métissé, réconcilié avec sa diversité culturelle. Voilà ce qu’il était de rigueur d’écrire, dans l’euphorie de la victoire de 1998 en Coupe du monde. Qui y croit encore ? Dans une enquête d’opinion de 2012 réalisée pour l’agence de marketing sportif Sportlab, 3 % des personnes interrogées considéraient que l’équipe de France véhiculait des valeurs positives. 3 %, soit la marge d’erreur d’un sondage. Et celui-là était réalisé avant la sordide affaire de chantage à la « sextape » qui a valu une mise en examen à l’international Karim Benzema

Entre-temps, la France est arrivée en finale de l’Euro 2016. L’image des tricolores s’améliore lentement (7 % de très bonnes opinions en septembre 2016, sondage Odoxa). Reste un défi moins spectaculaire mais plus complexe que la reprise en main d’une vingtaine de jeunes millionnaires : la montée des incivilités et de la violence sur les terrains de foot amateur, en particulier ceux où dominent les joueurs issus de l’immigration.

La violence en baisse, selon la Fédération

Les voix officielles du foot n’ont évidemment pas la franchise de l’admettre. Elles se contentent d’égrener un chapelet de périphrases tellement transparentes que le plus obtus des journalistes saisit immédiatement. Il s’agit des « jeunes des quartiers difficiles », issus de « familles monoparentales », à tendance « communautaires », qui « n’ont pas les mêmes référents culturels » et qu’on trouve « surtout en banlieue parisienne ou en périphérie de grandes villes ».

Bref, le foot black-blanc-beur, mais sans les blancs.

Mais comment la Fédération française de football pourrait-elle regarder en face la violence du foot de banlieue ? Selon son observatoire des comportements, la violence tout court n’existe pas sur les terrains ! 98,4 % des 670 000 matches officiels joués en 2015/2016 se seraient déroulés sans incident, chiffre en amélioration par rapport à la saison précédente. La moitié des faits signalés concerne des agressions verbales. La violence dans le foot ? Résiduelle, comme en athlétisme ou en cyclisme. La discipline baigne dans un climat de correction et de courtoisie.

« Ce n’est pas sérieux », tranche Jean-Jacques Demarez, secrétaire général de l’Union nationale des arbitres de football (Unaf). « Depuis le début de la saison 2016/2017, l’observatoire a enregistré cinq agressions contre des arbitres. Nous en sommes à 68. Les districts ne font pas remonter les plaintes pour préserver leur image. 
Tout le monde le sait. Dans le football, on se voile la face. »

Le ballon rond reste le sport le plus populaire du pays. Avec 2,1 millions de licenciés, la FFF distance largement le tennis (1,1 million), l’équitation (700 000), le judo (600 000) et le basket (475 000). Elle a néanmoins connu un énorme trou d’air entre 2006 (record historique à 2,3 millions de licenciés) et 2012, perdant 600 000 licenciés qu’elle n’a toujours pas retrouvés. Le nombre de pratiquants stagne ou régresse dans les bastions historiques des Pays de la Loire et de Bretagne. En Île-de-France, en revanche, il est en hausse. Les banlieues de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne pesaient déjà singulièrement lourd dans le foot pro . Leur poids relatif s’accroît chez les amateurs. Sport de campagne, le foot devient un sport de quartier. L’ambiance s’en ressent, disent les arbitres. Ils ont intérêt à dramatiser la situation en ce moment, car ils demandent une revalorisation de leurs indemnités. Pour autant, ils n’inventent pas les agressions dont ils sont victimes. Elles sont fréquentes  et souvent graves.

Le foot dans la spirale

« La spirale qui nous menace est de perdre les licenciés paisibles pour devenir un sport de voyous », dénonce Jean-Jacques Demarez. « Des parents ne veulent plus inscrire leurs enfants au foot et je les comprends », renchérit Renaud Hocq, président de l’Unaf Val-de-Marne. « Une équipe de “gentils” est sûre de se faire bouffer. Voir ses enfants se faire caillasser pendant un match, ce n’est pas possible. » À Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), un terrain en stabilisé du Football Club Cheminot et Villeneuvois a été entouré d’un grillage de plus de cinq mètres, pour protéger les joueurs des projectiles. « Je suis allé à des matches en banlieue de Caen avec appréhension, confirme Emmanuel, arbitre au niveau départemental et régional pendant huit ans. À Hérouville-Saint-Clair, je me garais en marche arrière pour repartir plus vite, au besoin. Il fallait enfermer ses affaires dans un casier et garder la clé sur soi pendant le match, pour ne pas se faire dépouiller. »

Pourquoi le foot ?

Il suffit de se promener un soir de semaine ou un week-end sur un stade de la petite couronne parisienne pour constater un phénomène surprenant. Sur le terrain de foot, des gamins s’invectivent, s’insultent et en arrivent aux menaces très facilement. Sur la piste en synthétique qui entoure le terrain, d’autres gamins, identiques en apparence, font de l’athlétisme dans une ambiance nettement plus sereine. Coup de fil à la Fédération française d’athlétisme (300 000 licenciés). Une seule question : les bagarres ou les agressions contre des officiels sont-elles fréquentes ? La FFA n’a pas de statistiques à ce sujet. Le service de presse a de vagues souvenirs d’incidents isolés. La violence en athlétisme, sport qui recrute dans tous les milieux, est un non-sujet. Le foot semble cristalliser une violence larvée, frôlant régulièrement le pire, l’accident mortel.

« Chez nous, explique un ancien dirigeant de club du Vaucluse, en septembre 2009, un joueur du MJC Bollène (club dissous depuis, ndlr) a tiré sur un joueur d’Entraigues-sur-la-Sorgue. Il a été suspendu à vie et il a fait de la prison ferme. On ne peut pas résumer en disant que c’est les blancs contre les arabes. C’est plus embrouillé, mais cette dimension existe. Les injures racistes et les bananes lancées aux joueurs africains font partie du folklore. Quand vous vous retrouvez avec une équipe à 80 % d’origine nord-africaine, comme celle du FC Nyons, face à une équipe plutôt typée européenne, le folklore devient explosif. » Bilan du match FC Nyons/Sporting Club mondragonnais en avril 2016 : trois joueurs hospitalisés suite à une bagarre générale. Le FC Nyons n’en est pas à ses premiers incidents mais, en l’occurrence, ce sont des propos racistes venus du côté mondragonnais qui auraient lancé les hostilités. Un supporter mondragonnais aurait sorti une bombe lacrymogène, transformant l’accrochage en cohue générale.

Dribble sémantique autour du foot communautaire

Spécialisé dans la sociologie du sport, le chercheur Olivier Chovaux, de l’université d’Artois, s’est penché sur le lien éventuel entre « l’ethnicité sportive » des clubs de foot amateur et « les violences et incivilités », à partir des incidents signalés à la ligue Nord-Pas-de-Calais de 2006 à 2010. Il en ressort que les clubs « à dimension ethnique et communautaire » représentent 6 % des formations, mais totalisent « un cinquième des violences commises envers les arbitres chaque saison » et le quart du total des incidents. « Les clubs ethniques ne peuvent être considérés comme plus “violents” que leurs rivaux sportifs », avance néanmoins le chercheur, même si « leurs acteurs (joueurs, entraîneurs et dirigeants dans une moindre mesure) concentrent les cas d’indisciplines les plus graves [...] Ces “clubs à risque” sont en réalité des clubs “dans le risque”. » De l’art du dribble sémantique.

Le chercheur avait d’ailleurs partiellement noyé le poisson, en intégrant dans ses clubs communautaires des amicales portugaises ou espagnoles que rien ne désigne comme spécialement vindicatives !
Arbitre dans le Nord-Pas-de-Calais, Yacine3 est d’origine algérienne et ne s’embarrasse pas de précautions de langage. « Pour moi, les plus durs à arbitrer, c’est les clubs marocains et algériens. Si je les sanctionne, je suis un traître. Je me suis déjà fait traiter de harki ! Il y a un facteur aggravant propre aux jeunes d’origine algérienne, le mimétisme. Tapez “violence foot algérie” sur Youtube : il pleut des vidéos, et c’est beaucoup plus sérieux que chez nous ! Ça peut donner des idées. »

Argent, foot amateur et quartiers

« On en demande trop au foot, reprend Renaud Hocq, de l’Unaf Val-de-Marne. La vocation sociale, je suis d’accord. Acheter la paix sociale, non. » Aujourd’hui, dans les petites villes ou à la campagne, les clubs sont encadrés essentiellement par des bénévoles. Dans les banlieues, au contraire, ce sont souvent des éducateurs rémunérés. Formés à la va-vite, ils sont à peine plus âgés que les joueurs qu’ils encadrent. Parfois, ils sont eux-mêmes joueurs et touchent des primes de matches (cumul en principe interdit, mais les clubs ferment les yeux). Quelques dizaines d’euros, pas davantage. Pour certains, c’est déjà beaucoup. Dénoncer un joueur, c’est risquer des matches de suspension pour le club et compromettre un équilibre financier précaire. « À 90 %, les clubs ne balancent pas les fautifs, se désole un responsable de district. Et si la solidarité ethnique s’en mêle, on monte à 100 %. »

Au foot, il faut s’imposer sur le terrain. Intimider l’adversaire, essayer de le faire sortir de ses gonds, lui écraser sournoisement les orteils, tout cela fait partie du jeu. L’essentiel est de ne pas se faire prendre. C’est un sport qui requiert des nerfs solides et où le rapport à la règle a toujours été ambivalent. Le malentendu initial est peut-être d’en avoir fait un vecteur d’intégration sociale, dans l’euphorie post-1998. La FFF n’en est pas encore à l’admettre, mais elle commence à prendre la mesure du problème. Le futsal (foot à cinq en gymnase) est sous surveillance. Un club sur deux a un affichage musulman explicite et les matches font écho à des rivalités entre bandes. Le 22 octobre à Nantes, c’était le quartier Bellevue contre celui de Malakoff. Le match s’est terminé en bataille rangée. Le 28 novembre, le sociologue William Gasparini (Unistra/Cnrs) l’a mentionné publiquement comme une discipline exposée au prosélytisme islamique.

Il faisait un compte-rendu d’étape de travaux lancés après les attentats du 13 novembre 2015, dans le but de scruter des foyers potentiels de radicalisation. L’orientation des axes de recherche est éloquente. Il ne s’agit plus de comprendre comment le foot crée du lien, mais de mesurer à quel point il élargit les fractures.

Cet article a été publié dans le Magazine Causeur n° 101 - Janvier 2017
 
* L'auteur ou les auteurs du présent article ne sont en rien membres du FN, du RBM ou d'un mouvement de cette famille politique -à la connaissance du BYR- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici.