lundi 20 février 2017

Les sondages influencent-ils l’opinion ?

Sondages politique

Tribune de Jean Goychman du 20/02/2017

Avec la campagne des présidentielles, voici venu le temps des sondages. Je me pose la question, depuis plusieurs années, de savoir comment sont élaborés les sondages. La théorie des calculs de probabilités est une chose, et la publication dans les médias des résultats des sondages d’opinion en est une autre. Que nous dit la théorie ? En gros, connaître l’opinion ou l’intention de vote d’un nombre assez réduit de gens permet d’étendre ce résultat à un nombre beaucoup plus important de futurs électeurs. Bien évidemment, pour que ces résultats puissent être pris en considération, l’échantillon, c’est-à-dire le nombre de personnes interrogées doit être « représentatif » et constitué par une population qui représente, grosso modo, la même répartition en matière d’opinions politiques que celle de l’électorat ne notre pays.

Je ne vais pas vous infliger une théorie de l’échantillonnage, qui est assez rébarbative mais simplement vous dire qu’elle existe et qu’elle est mathématiquement justifiée. Elle fait d’ailleurs le bonheur des compagnies d’assurance qui peuvent ainsi appréhender avec une bonne approximation le risque qu’elles prennent en vous indemnisant en cas de réalisation de tel ou tel évènement qu’elles désignent sous le nom de sinistre.

Par contre, cette belle théorie, pour valider son emploi, nécessite un préalable essentiel qui est celui de l’absence de tout phénomène parasite qui pourrait influencer dans un sens ou dans un autre les personnes interrogées. Cet aspect des choses est pratiquement passé sous silence et, dans les faits, il n’existe pas de réglementation particulière. Il y a même ce que les juristes appellent pudiquement « un vide juridique ». J’ai cherché ce que disait notre code électoral et j’avoue être resté sur ma faim.  D’apres la loi du 19 juillet 1977, modifiée en 2016 : « Un sondage est une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d’une population par l’interrogation d’un échantillon. » On fait difficilement plus vague.  On apprend également que les sondages sont publies la première fois sous « la responsabilité de l’organisme qui l’a réalisé » Autrement dit, on peut publier un peu ce qu’on veut, la réglementation portant plus sur la forme que sur le fond.

Philippe de Villiers* apporte un éclairage concomitant, lors d’une interview donnée en 2015. Il raconte comment, durant la campagne des européennes de 1994, il était crédité de 2% des intentions de vote jusqu’au moment où son ami et allié Jimmy Goldsmith a décidé d’acheter une part importante du capital d’un journal commandant des sondages. Quelques jours après, la liste conduite par de Villiers était crédité de 12%
Il y a de quoi se poser certaines questions, non ?

Bien sûr, il y a l’excuse facile de la marge d’incertitude, qui n’est que très rarement publiée dans les médias qui se contentent des résultats, sans même, en général, faire référence à la question posée. Or, cette marge peut être très importante et sa lecture peut modifier le résultat même du sondage. Si elle est de un ou deux points (un point représente 1%) et si les écarts entre candidats sont de l’ordre de 5%, l’ordre des candidats ne sera peut-être pas affecté. Si, par contre, et c’est un cas courant, elle est de l’ordre de 3% et les écarts de 1 ou 2%, les choses ne sont plus les mêmes et l’ordre d’arrivée est plus aléatoire.

J’ai recherché les sondages avant élections publiés depuis quelques années et j’ai constaté, non sans surprises, que la plupart d’entre eux donnaient des résultats qui se sont, le jour de l’élection, avérés totalement erronés. Je m’attendais, avec une certaine habitude des calculs probabilistes, que les erreurs soient parfaitement aléatoires, et contenues dans les marges d’incertitude. Ce n’était pas le cas. Pratiquement, dans la grande majorité des cas, les sondages avantageaient ce que j’appelle « les candidats du système dominant » Ce système peut être différent d’une élection à l’autre si on prend comme référentiel le fameux clivage « droite – gauche » artificiellement maintenu mais si on prend comme référence le clivage «européo- mondialiste  contre souverainiste » cela saute aux yeux. Dès 2005, le oui était donné largement gagnant pour le référendum du traité constitutionnel. Plus récemment, le Brexit puis l’élection de Donald Trump qui sont des évènements déterminants sur le plan international.

Les sondeurs ont beau jeu de dire que le sondage n’exprime qu’une photo instantanée de l’opinion, il y a des écarts qui sont pour le moins suspects. Les sondages relatifs aux récentes élections primaires   de la « droite et du centre » comme de la « gauche » (toujours le fameux clivage) n’ont pas échappé à ce qui apparaît comme une habitude, voire une règle.

Alors la question se pose avec une certaine légitimité : Les sondages peuvent-ils, aux travers de résultats « orientés » influencer l’opinion des gens ?

La réponse est loin d’être facile et j’avoue humblement ne pas la connaître. Par contre, il me paraît évident que beaucoup de sondages soient publiés dans ce seul but. Car, même si l’opinion publique est réputée versatile, elle ne change pas du tout au tout en 2 jours. Le cas de la candidature de François Fillon est emblématique. J’ai entendu plusieurs commentateurs sur différentes chaînes annoncer que le sort du candidat Fillon serait lié aux résultats des futurs sondages et, s’ils étaient trop mauvais, il y aurait certainement un plan « B » C’est donc reconnaître implicitement que ces sondages peuvent modifier le cours des évènements et qu’ils ne sont pas aussi anodins qu’il y paraît.

Mais il y a également un autre aspect. A la lumière de la comparaison sondages – résultats, on  peut éprouver le sentiment  d’un vrai « bidonnage ». Souvenez-vous, en 1995, le duel Chirac Balladur qui devait sans coup férir consacrer Balladur, ou encore en 2002, où Jean Marie Le Pen qui ne devait plus exister au second tour, tous les sondages sans exception annonçant un duel  Chirac – Jospin. Certes, tout le monde peut se tromper. La seule chose bizarre, c’est que l’erreur va toujours dans le même sens et semblerait avantager les candidats plutôt liés à la finance internationale que les patriotes souverainistes.

A titre de pur exercice, je me suis amusé à déterminer, en fonction des écarts entre sondages et résultats constatés lors du référendum de 2005**. Le sondage Sofres de mars 2005, soit environ 2 mois avant le scrutin, donnait le oui à 56% et le non à 44%  Si on appliquait la même correction aux sondages actuels, les candidats souverainistes et non européistes  totaliseraient environ 34% pour Marine Le Pen, 15% pour Jean Luc Mélenchon et 5% pour Nicolas Dupont Aignan. On retrouverait pratiquement les 55% de non exprimés le 29 mai 2005, ce qui, compte-tenu de l’impopularité grandissante de l’Union Européenne, semble plutôt cohérent, voire sous-estimé.


**  https://fr.wikipedia.org/wiki/Sondages_français_avant_le_référendum_du_29_mai_2005
Gilbert Collard