samedi 4 février 2017

Trappes confrontée au communautarisme islamique

Trappes-salafistes

Malgré le froid glacial qui empêche depuis plusieurs jours le dégel, le marché de Trappes est bondé. En ce samedi matin, au cœur du quartier populaire des Merisiers, les prix attractifs qui s'affichent sur les étals font venir, comme chaque week-end, des clients de toutes les Yvelines mais aussi de Paris ou de l'Eure. Dans les allées, les femmes arborent en grande majorité le foulard, revêtent aussi le jilbab (longue robe et capuche couvrant les cheveux), et d'autres sont en doudoune sans signe religieux distinctif.

«Venez à Trappes et vous serez surprise!», avait lancé un policier. Cette commune de 30.000 habitants située à 35 kilomètres à l'ouest de la capitale, ne correspond pas en apparence au stéréotype d'une ville touchée par le repli communautaire. Les zones industrielles bien entretenues, encadrent un habitat souvent neuf bordant de larges avenues. En injectant 350 millions d'euros dans un vaste programme de réhabilitation, le maire socialiste, Guy Malandain, a fait tomber les tours et pulvérisé le décor vétuste. À deux pas de Versailles et de pôles économiques importants, Trappes, qui est aussi le fief du député PS et candidat à la présidentielle Benoît Hamon, ne détonne plus et certains vont donc y faire leur marché.

Les commerces se sont adaptés

Mais derrière cette façade, c'est une ville fragile qui se dessine, où règne une crainte mêlée de colère. «On a changé les murs mais pas les habitants!», dénonce Marwan*, 22 ans, sans travail. Selon un récent rapport judiciaire, environ 70% de la population est de confession musulmane. Le taux de chômage est de 18%, un quart des ménages vit sous le seuil de pauvreté et la ville compte 40 à 50 nationalités différentes. Signe des temps, la ville accueille cinq mosquées pour un seul clocher dominant les toits du vieux bourg. Dans cet ancien bastion communiste, les commerces se sont alors adaptés. Boucherie halal, kebabs, épiceries orientales ont un à un délogé les commerces traditionnels. «La dernière charcuterie a fermé il y a deux ans», se plaint un habitant. Non loin de la mairie, une librairie musulmane propose des tenues: jilbab et qamis (vêtement long masculin).

Cette évolution communautariste ne se réduit pas ici à quelques rues mais touche tous les quartiers.

La situation est telle qu'un rapport confidentiel des autorités judiciaires, remis à l'automne au garde des Sceaux, tire la sonnette d'alarme. «Trappes concentre les inquiétudes», est-il écrit dans ce document, qui aborde aussi la radicalisation djihadiste frappant la ville. Avec une cinquantaine de départs en Syrie recensés, c'est un autre Trappes plus inquiétant encore qui se dessine. Celui que les services de renseignement surnomment «Trappistan» et que d'autres appellent «le Molenbeek français».

Dans cet Ouest parisien plutôt privilégié, les élus voisins crient à la mainmise des salafistes et à la capitulation des élus locaux. «On a laissé faire», accuse ainsi le député-maire (LR) de Maisons-Laffitte, Jacques Myard, tandis que d'autres voix s'élèvent pour souligner le risque de contagion. «Les milieux fondamentalistes ont une capacité rapide de prise de contrôle et on craint qu'ils étendent leur influence sur des associations musulmanes de Rambouillet. On est extrêmement vigilant sur les ramifications de toutes ces structures», assure l'un des anciens candidats aux primaires de la droite et du centre et député du secteur, Jean-Frédéric Poisson. Il rappelle, au passage, que la première liste communautaire des Yvelines était apparue à Trappes lors des dernières municipales de 2014 et que celle-ci avait recueilli 8 % des suffrages. De guerre lasse sans doute, le maire, Guy Malandain, qui réfute toutes ces attaques, n'a pas souhaité répondre aux questions duFigaro. Mais rien d'étonnant à cela selon l'ex-juge antiterroriste et député (LR) des Français de l'étranger, Alain Marsaud. «Il y a une omerta sur ces sujets car les élus eux-mêmes craignent d'être considérés comme islamophobes», dit-il.

Le rapport remis à la Chancellerie a pourtant de quoi ranimer les craintes et la colère de ces élus relayant les préoccupations de leurs administrés. Le document décrit les ressorts de ce repli communautaire, reconnu par nombre d'habitants. Même ceux qui affirment «aimer» leur ville, s'inquiètent des dérives de certains.

Soulignant l'influence des Frères musulmans dans la commune, le rapport décrit ainsi l'important tissu associatif «fortement imprégné par la religiosité» et le rôle de certaines structures. En se chargeant de l'accueil périscolaire ou de la collecte alimentaire, ces dernières «tentent pour la plupart de former autour d'elles une communauté de jeunes». À la tête du nouveau conseil des institutions musulmanes des Yvelines, chargé de faire le lien entre les élus et sa communauté, Abdelaziz El Jaouhari, admet qu'il faut revoir cette organisation. «On ne favorise pas le vivre-ensemble si pour trouver de l'aide à Trappes, il faut pousser la porte de la mosquée. Cela participe au repli communautaire qui fait peur», met-il en garde.

D'autres signes de repli sont évoqués dans l'étude reçue par le ministère de la Justice: l'enseignement à domicile en augmentation, ou encore ces enfants qui rejoignent des écoles de confession musulmane, comme celle installée aux portes de la ville. Dans la cour de récréation, filles et garçons jouent au ballon. Spectacle ordinaire d'un établissement scolaire, excepté le voile qui recouvre quelques têtes.

Omniprésent dans les rues, le hidjab (voile islamique) est forcément aussi abordé par les auteurs du rapport. «Mais on le porte aussi parce qu'on est à Trappes. Celles qui l'adoptent n'y connaissent parfois rien en religion», note Marwan*, exaspéré. Pour ce musulman, parfois mal à l'aise avec ceux de son âge, cet affichage religieux s'ajoute aux paroles provocatrices de jeunes qui refusent d'être «Charlie» et aussi d'être «français». Depuis les derniers attentats, la nationalité française est devenue synonyme de «victime»...

Absence de perspectives

«Mais certaines femmes portent le voile sous la pression», s'inquiète, pour sa part, Nathalie*, qui travaille dans le milieu associatif. Ce fut le cas, dit-elle, pour une jeune mère de famille devenue veuve. «Avec les cheveux non couverts, elle était considérée commune une fille de mauvaise vie et elle a fini par céder.» La paix au prix d'un foulard... «Mon mari, qui est musulman, est irrité par cet affichage», précise Nathalie. Enseignant à Trappes et secrétaire départemental du SNUipp-FSU des Yvelines, Bertrand Mesure relate lui aussi cette «pression qui se fait jusque dans les cages d'escalier». «J'ai reçu des mamans qui subitement étaient couvertes», dit-il en évoquant aussi le cas de jeunes musulmans qui obligent leurs parents à pratiquer un islam plus rigoriste. Pour lui, ces revendications identitaires sont la réponse à l'absence de perspectives pour ces jeunes. «Et on en a pour trente ans!», avertit-il.

«Dans ce contexte, il ne faut pas s'étonner d'avoir vu les premières émeutes confessionnelles éclater à Trappes», réagit Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-officiers, en dénonçant les mécanismes d'emprise et de conquête mis en place par des groupes salafistes dans les Yvelines. Après le contrôle d'identité d'une femme intégralement voilée, la cité s'était, en effet, embrasée fin juillet 2013 avec à la clé une véritable opération de propagande comme le relate Me Thibault de Montbrial, avocat des policiers lors du procès. «Le mari de l'épouse verbalisée, qui avait agressé un policier, raconte-t-il, avait été récupéré, pris en main par une association salafiste qui lui avait fait tourner une vidéo dénonçant les comportements policiers et diffusée sur les sites communautaires». Et Me de Montbrial de dénoncer ces associations radicales qui «veulent cliver la société et empêcher toute insertion normale des musulmans».

Aujourd'hui, ce climat est lourd pour les policiers qui travaillent dans la ville. «Quand on contrôle une femme intégralement voilée on sait que l'on peut s'exposer à des faits de rébellion», souligne Guillaume Dordet du syndicat Alliance. De quoi faire hésiter certains à intervenir? Dénombrant 53 verbalisations pour port du niqab entre avril 2011 et avril 2016 dans la ville et 27 autres touchant des Trappistes hors de la commune, le rapport judiciaire signale que ces dernières «pourraient être beaucoup plus nombreuses».

*Les prénoms ont été changés

Trappes en chiffres

70%: la proportion d'habitants de confession musulmane, selon un rapport judiciaire
2013: émeute urbaine suite à la verbalisation d'une jeune femme en niqab. Une première en France.
50: le nombre de jeunes de Trappes partis en Syrie. Au moins 12 d'entre eux y sont morts.

Par Angélique Négroni le 03/02/2017

Le Figaro