dimanche 19 mars 2017

La face cachée d’Emmanuel Macron




Il a troqué ses costumes sur mesure du couturier français Lagonda pour du demi-mesure. Lorsqu’il voyage en TGV, accompagné de journalistes, il n’est pas rare qu’il laisse désormais traîner, bien apparente, la housse de Jonas et Cie, son nouveau tailleur, installé dans le Sentier, quand il s’habillait, depuis son passage chez Rothschild, dans le XVIe arrondissement de Paris. Maintenant que le voilà candidat à la présidentielle, il évite d’apparaître dans les restaurants les plus en vue de la capitale, comme économe de l’argent de sa campagne et inquiet que son image d’ancien banquier d’affaires le poursuive au point de contrarier ses plans.

Aujourd’hui, il semble avoir déserté les lieux de pouvoir

Du temps de l’Élysée, il fréquentait volontiers, à l’heure du déjeuner, Le Bristol ou les salles à manger privées des patrons du Cac 40, avant de s’éterniser, le soir venu, à La Rotonde, non loin de son domicile. Devenu ministre de l’Économie, il ne manquait pas de s’inviter à la Monnaie de Paris, au lendemain de l’inauguration de la nouvelle table triplement étoilée de Guy Savoy sans craindre que le chef lui refuse un salon privé. Aujourd’hui, il semble avoir déserté les lieux de pouvoir.

Emmanuel Macron, car c’est de lui qu’il s’agit, est en campagne. Un sourire en guise de programme. Des mots creux qu’il enfile comme des perles, des évidences qui suscitent pourtant l’enthousiasme et provoquent les commentaires enfiévrés de ses soutiens. Il n’était encore, en décembre, qu’un « feu follet » comme il en existe à chaque présidentielle, selon l’expression de Jean de Boishue, un ami de François Fillon qui assurait ne pas craindre le phénomène. Voilà que, désormais, les sondages le donnent au coude-à-coude avec Marine Le Pen. Élu avec une avance confortable face à la présidente du Front National. Emmanuel Macron marche sur l’eau. Quasi christique. « La politique, affirme-t-il dans le Journal du dimanche, c’est un style, c’est une magie. » On songe à Victor Hugo : « Car le mot, c’est le verbe et le verbe, c’est Dieu. » Chez Macron, tout n’est que verbiage, mais personne ne songe à lui en faire grief. Mieux, les médias l’encensent. Il n’est pas jusqu’à Manuel Valls, dont personne, hier, n’imaginait qu’il puisse se ranger derrière lui pour appeler ses fidèles à suivre, selon le Parisien, dès le premier tour le candidat d’En marche!. L’ex-Premier ministre a immédiatement démenti les intentions qu’on lui prête. Reste que d’autres au Parti socialiste ont déjà franchi le pas. « Je vous aime farouchement, mes amis », conclut Macron devant ses sympathisants à Lyon. Comment résister…

« Si les militants l’attendent avec des fourches, ils repartent avec un selfie »

Des vieux barons de la gauche jurent qu’ils n’ont vu de leur vie d’homme plus brillant et le parent de toutes les qualités. Gérard Collomb, le maire socialiste de Lyon, soutien de la première heure du candidat d’En marche!, parle d’Emmanuel Macron avec des trémolos dans la voix. Alain Tourret, le député PRG du Calvados, ne se souvient pas avoir jamais rencontré « une telle mécanique », « une telle force de persuasion ». « Toute la technostructure de l’État le conseille », confie-t-il.

Alain Minc, qui ne souffrait pas que son poulain adopte un positionnement antisystème alors que, de son propre aveu, il en est « le plus beau produit », nous confiait alors que « cela relevait de la psychopathie ». Maintenant qu’Alain Juppé, qu’il soutenait, a été éliminé de la course à l’Élysée, Alain Minc a rejoint les foules extatiques qui plébiscitent le candidat d’En marche!. « Quand la folie Macron s’empare du “cercle de la raison », relève avec justesse et délice Vincent Trémolet de Villers dans le Figaro. Son charme désarmerait jusqu’à ses adversaires. « On peut le plonger dans n’importe quel milieu, si les militants l’attendent avec des fourches, ils repartent avec un selfie », confie au Monde, en novembre 2015, le sénateur socialiste Didier Guillaume. Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin décrivent alors « un fantasme » nommé Macron. Moins de deux ans ont passé et le phénomène semble se prolonger, comme si la France était prise d’une « hallucination collective », selon l’expression de Philippe Villin, qui compte parmi ses plus virulents détracteurs.

Le banquier d’affaires, et ancien patron du Figaro, qui a rencontré pour la première fois Emmanuel Macron à l’Élysée en juin 2012, n’a pas tardé à se faire une opinion peu amène du jeune homme. « Un menteur permanent, un imposteur qui vend du vent. Il semble n’avoir d’autre projet pour son pays que de plaire à tout le monde. » Son positionnement attrape-tout l’inquiète. Pour lui, le « ni de droite ni de gauche » que défend le candidat d’En marche! « porte probablement en germe un risque de régime autoritaire au visage faussement souriant ». Pour Philippe Villin, il refléterait l’approche syncrétique des étatistes français qui, de gauche ou de droite, veulent maintenir un système qui leur profite. En d’autres termes, Emmanuel Macron ne serait rien d’autre que « le candidat du Siècle », ce club qui, depuis la Libération, rassemble l’essentiel de l’élite administrative du pays. De peur que la droite — Fillon ou Marine Le Pen l’emporte, « les étatistes tentent une ultime perestroïka de leur socialisme d’après-guerre agonisant en tentant de donner un visage jeune et humain à leur conservatisme qui protège leurs privilèges », juge encore Philippe Villin, comme si leur rêve n’était plus que de perdurer avec Emmanuel Macron.

C’est bien là le paradoxe. Alors que la sécession entre le peuple et les élites n’a jamais été aussi grande, que, élection après élection, les Français manifestent leur défiance vis-à-vis du pouvoir, voilà qu’ils semblent prêts à élire le dernier avatar d’un système qu’ils rejettent. « Emmanuel Macron, c’est le no man’s land identitaire : pas de culture, pas de genre, pas d’attaches ; il résulte forcément de cela un narcissisme exacerbé ; c’est un élément virtuel, une baudruche, il a quelque chose de télévangélique… », s’insurge un parlementaire LR. Et pourtant, « l’aventure personnelle d’un fol ambitieux inexpérimenté », selon les mots d’un de ses détracteurs, n’a jamais été aussi proche de réussir. Cette possibilité est d’autant plus grande que la droite est en miettes, chaque jour un peu plus troublée par les révélations qui accablent François Fillon et le révèlent sous un jour insoupçonné. Quant à l’offre politique de la gauche, elle est d’une insigne faiblesse. « Benoît Hamon nous propose la Yougoslavie de Tito. Jean-Luc Mélenchon, c’est la Corée du Nord », assassine encore un parlementaire LR. « Ce sont les “ouiouistes” qui vont probablement gagner dans un pays où les “nonistes” sont majoritaires », analyse un souverainiste pour qui le face-à-face annoncé de Marine Le Pen et Emmanuel Macron risque de stériliser le camp du non, parce que la présidente du Front National reste « une infréquentable ». Voire.

Il n’entend pas davantage exercer le pouvoir que l’actuel président

Pourtant, Emmanuel Macron se cache de moins en moins d’être mondialiste, européiste, libéral, multiculturaliste. Mais fidèle à ses discours, qui peuvent contenter presque tout le monde sans se fâcher définitivement avec personne, le candidat d’En marche! entretient le flou. À Berlin, il se déclare ainsi « pour une Europe plus ambitieuse, qui protège mieux sa population, pour défendre ses valeurs ». Un jour, il concède qu’il n’est pas socialiste, avant d’affirmer le contraire, assurant qu’il est « évidemment de gauche », puis partisan du “ni de gauche ni de droite”. En surplomb. Partout et nulle part, selon ce que les uns et les autres veulent bien entendre.

Bien décidé à entretenir le plus longtemps possible la grande illusion. Quand bien même il ne fait pas de doute qu’il est le continuateur de la politique de François Hollande.

Cela fonctionne d’autant mieux, que l’homme présente une intelligence vive, plastique, ductile, presque liquide. À l’image du chef de l’État. « Macron, c’est Hollande en mieux. C’est-à-dire en pire », concède aujourd’hui Aquilino Morelle, qui a peut-être le mieux percé à jour l’ancien ministre de l’Économie devenu depuis le favori de la présidentielle. Pendant deux ans, le conseiller spécial de François Hollande a pu expérimenter les malices et le charme d’Emmanuel Macron. Un hologramme du chef de l’État, animé de la même obsession de la conquête du pouvoir, mais qui n’entend pas davantage l’exercer que l’actuel président.

Comment le pourrait-il seulement quand sa future majorité, de Robert Hue à Alain Madelin, n’en finirait pas de faire la bascule, au gré des sujets ?

Par Raphaël Stainville le 19/03/2017

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