dimanche 5 mars 2017

La République sondagière

Sondage orange


Par Gabriel Robin, SG du CLIC le 05/03/2017

Les sondages auront-ils raison du débat politique ? Disons-le tout net : quand, tous les jours, plusieurs sondages sont publiés, ces derniers ne servent plus vraiment à donner la tendance mais ils la font. Nous sommes saoulés d’enquêtes d’opinion. Les instituts de sondage harcèlent les Français et influencent les candidats à l’élection présidentielle, leurs troupes et le commentaire médiatique. Paradoxalement, les critiques du procédé sont bien souvent, aussi, biaisées. On nous dit que les sondages « ne veulent rien dire » ou « qu’ils se trompent tout le temps ». Ce n’est pas tout à fait exact.

Apparue chez nous au milieu des années soixante, la pratique des sondages a contribué à profondément transformer le journalisme et la politique. S’il y a toujours eu des écarts entre les prédictions des instituts de sondage et les résultats dans les urnes, les enquêtes sont, néanmoins, plutôt fiables quand on les analyse sur le long terme. En outre, cet outil permet d’appréhender plutôt finement l’évolution de l’opinion durant une campagne électorale. Le problème n’est pas la technique en elle-même, mais bien l’usage immodéré qui en est fait.

Je ne suis pas, à titre personnel, favorable à une limitation légale de la publication de ces sondages qui enrichissent tant les instituts. Oui, j’estime qu’ils peuvent influencer les Français dans leurs choix ou, du moins, les conforter quand ils voient un candidat qu’ils apprécient basculer en tête. Pourquoi, alors, ne pas cheLa République sondagièreurcher à légiférer ? Tout simplement parce quil faut avoir confiance en les citoyens. Nous entrons dans une phase d’hyper-information. Revenir en arrière serait utopique. Les gens doivent apprendre à ne pas se laisser trop orienter, à trier parmi les données mises à leur disposition et à garder la tête froide.

Quant aux hommes politiques, il serait bon qu’ils ne se laissent plus gouverner par l’opinion. Il est sage d’entendre son peuple, mais il serait particulièrement irresponsable, pour un Président, de se laisser dominer par les émotions et les mouvements de foule. Flaubert, Kierkegaard ou Bloy dénonçaient déjà, en leur temps, la tyrannie du « on ». Les sondages ont accéléré le phénomène dans des proportions purement vertigineuses. À l’image du trading à haute fréquence, notre vie politico-médiatique peut faire et défaire une carrière en une journée.

Bientôt, les sondages seront si précis et segmentés que vous pourrez connaître, heure par heure, l’évolution de l’opinion d’une mère célibataire de 31 ans accro au fitness… Risible. Dès lors, la tentation est grande, pour la classe politique, d’adapter son discours aux enquêtes. Qu’une majorité semble se dégager, chez Ipsos et OpinionWay, au profit de telle ou telle idée et trois candidats, qui ne la défendaient pas, tourneront casaque dans l’heure. La constance, la mesure et la sincérité deviennent donc des valeurs fluctuantes. Pourtant, les grands politiques font l’opinion. Ils ne la subissent pas.

Soyons dignes et comprenons que les électeurs ne sont pas des parts de marché à conquérir. Ils sont des citoyens qu’il faut beaucoup plus convaincre que séduire. La République sondagière martèle alors que, plus que jamais, notre société a besoin de pédagogie. Les enjeux actuels sont d’une grande complexité. Il est impossible de répondre par « A » ou par « B » à des sujets transversaux, multifactoriels.

Et non, l’usage démocratique ne doit pas plus s’apparenter à une compétition sportive que les respectables instituts de sondage devenir les Betclic et La Française des jeux de la politique française…