samedi 4 mars 2017

Marine Le Pen, ses secrets pour gagner

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C’est la première fois que Marine Le Pen évoque la possibilité, si elle est élue, de rester dans l’Union européenne. « Quoi qu’il arrive, assure-t-elle, j’organiserai un référendum. Si j’obtiens les concessions demandées, je demanderai aux Français de voter “oui” au maintien dans l’Union européenne ; si je ne les obtiens pas, je leur demanderai d’en sortir. » Certes, les “concessions” qu’elle réclamera, dès son accession au pouvoir, « changeront l’Europe » : « Ce sera une Europe des nations libres, dit-elle, plus du tout la même Europe. » Pas question, non plus, de transiger avec l’«élément essentiel » du « retour à une monnaie nationale » — assortie d’une « monnaie commune » pour les échanges commerciaux, de type “écu”. Il n’empêche : un café à la main, derrière le bureau de son QG parisien inondé de soleil, la candidate FN n’en estime pas moins « envisageable » le scénario du maintien dans l’Union européenne. D’autant plus, ajoute-t-elle, que la France aborderait ces « négociations » en position de force : d’abord parce que « si la France part, l’Union, de fait, est vouée à disparaître » ; ensuite parce qu’elle se dit « convaincue que les revendications de la France seront soutenues par d’autres pays membres ».

"Voilà quinze ans que j’avais non-stop la tête dans le guidon"

Elle, présidente ? À l’image des 61 % de Français qui jugent “possible” son accession à l’Élysée , Marine Le Pen y croit. « Nous arrivons à la fin du cycle de l’ultralibéralisme et au retour des nations et des peuples, dit-elle. Nos idées sont portées par le vent de l’histoire : le Brexit, l’élection de Trump, la percée, partout, des sentiments nationaux… Nous vivons une recomposition totale des équilibres du monde. Trump-Poutine-Le Pen : c’est un nouveau monde, fondé sur le patriotisme et la noningérence, qui se dessine. » Mais les circonstances ne sont pas tout. Ne font pas tout. À 48 ans, lunettes posées sur le nez, elle se dit « prête », désormais, à endosser la responsabilité suprême. « C’est un cheminement, une mue qui s’opère, confie-t-elle. Si j’ai pris du recul pendant un an avant cette campagne, au risque d’être incomprise, c’est parce que j’ai ressenti ce besoin de prendre de la hauteur, de me poser pour réfléchir, questionner et me questionner, rencontrer des gens… Voilà quinze ans que j’avais non-stop la tête dans le guidon ; ce moment que je me suis accordé a été incroyablement utile. Il était nécessaire. On est ou on n’est pas en capacité d’incarner ; il me fallait cette mue pour laisser apparaître cette incarnation. Je suis toujours aussi enthousiaste, c’est ma nature, mais il y a aussi, c’est vrai, une nouvelle gravité qui m’habite, le sentiment d’un moment d’histoire… »

Le poids des Horaces

Rien à voir avec la campagne de 2012. « Il y a cinq ans, je venais d’accéder à la tête du parti, j’étais la candidate du FN, entourée de l’équipe de Jean-Marie Le Pen, dit-elle. Je n’avais pas la main. Je n’étais pas psychologiquement dans la peau d’une candidate à la présidentielle dans la logique de la Ve République. Cette campagne était plus une campagne législative. J’ai tiré les leçons de ces erreurs. Cette fois, c’est mon équipe, mes propositions, mon agenda, mon image… » Exit les ennuyeux “meetings thématiques”, l’indigeste pavé programmatique de près de 100 pages, la double direction de campagne, les déplacements balbutiants à l’étranger, le comité de soutienAdieu, aussi, le nom de Le Pen sur les affiches. Place au seul prénom “Marine” et à sa rose bleue. Place, aussi, à côté du groupe des Horaces, ces experts surdiplômés travaillant dans l’ombre, à un très “pro” “conseil stratégique” de 34 membres, répartis en sept pôles : mobilisation, image, projet, numérique, etc. En attendant, peut-être, la nomination de « porte-parole thématiques »…

En plus du programme de 144 propositions, des fascicules seront distribués sur le terrorisme, la défense, la Constitution… Une lettre pourrait aussi être envoyée à tous les maires des communes de moins de 10 000 habitants« Des héros ! », dit-elle —, à qui elle promet une hausse de leurs émoluments (financée sur les économies réalisées par la suppression des régions, des intercommunalités et la baisse du nombre de parlementaires). Faisant suite aux deux conférences sur “la France durable” (environnement, proximité) et sur les relations internationales (en présence, le 23 février, de 50 diplomates étrangers, dont 15 ambassadeurs), une troisième est prévue sur « le rôle de l’État dans l’économie » : « L’État a besoin de l’économie de marché, mais le marché a besoin de loyauté et de règles », résume-t-elle. Après son voyage au Liban, la semaine dernière, où elle a été reçue par le président Aoun, aucun autre déplacement à l’étranger n’est programmé — excepté, si les discussions en cours aboutissent, avec Trump et Poutine. « Je ne me déplacerai à nouveau que pour des rencontres officielles avec des chefs d’État », dit-elle, assurant en avoir déjà visité « plusieurs » en privé. Lesquels ? Silence. Un silence qu’elle a, en revanche, accepté de lever, en partie, sur sa vie privée, en participant à l’émission Une ambition intime de Karine Le Marchand, sur M6, et en se livrant dans une brochure aux allures de magazine féminin tirée à 4 millions d’exemplaires. Une autre “révolution” de sa campagne, par rapport à 2012. À l’accouchement difficile. « Ce fut pour moi une violence, dit-elle. Je suis quelqu’un de très pudique. Mes trois enfants [dont des jumeaux, NDLR] vont avoir 18 ans et j’ai réussi à préserver leur jeunesse et leur adolescence, contrairement à ce que j’ai moi-même vécu. Je n’aime pas me dévoiler, mais les Français avaient de moi une image de femme-tronc, derrière un pupitre de meeting ou à la télévision. À l’heure de faire leur choix, ils ont le droit de mieux me connaître : jeune femme, avocate, femme, mère, compagne… »

Ce parcours et cette féminité plus revendiquée permettant pour la première fois au nombre des électrices FN d’égaler, voire de dépasser, celui de ses électeurs —, elle assume, aussi, d’en faire un « atout » dans sa conquête du pouvoir. « Je ne serai pas une présidente coupée du peuple, assure-t-elle. Si Nicolas Sarkozy et François Hollande l’ont été, ce n’est pas à cause du protocole, c’est qu’ils l’étaient déjà, vivant dans le même petit monde déconnecté, avant d’entrer à l’Élysée. Ce n’est pas mon cas. Et puis je suis une femme : il est beaucoup plus difficile de nous faire quitter les pieds du sol. » Le masculin l’emporte à nouveau, en revanche, lorsqu’il s’agit d’évoquer ce qui fait, selon elle, un « grand président ». Réponse : « Celui qui, avant de prendre la moindre décision, se pose une seule question : est-ce que c’est bon pour la France et les Français ? » Même si elle refuse de le prendre pour « modèle » (du fait, notamment, du drame algérien), elle cite de Gaulle et sa « vision de la France », « la plus proche » de la sienne. Concernant son Premier ministre, Marine Le Pen, si elle était élue, nommerait un numéro deux « totalement loyal, totalement convaincu » et ayant une « gigantesque capacité de travail ». Nul besoin pour lui d’appartenir au FN ni d’être un homme d’expérience« cela, dit-elle, ne fait pas partie de mes critères » —, en revanche, il s’agira d’un « politique » et non d’un membre de la société civile. Son choix n’est pas encore « entièrement fait ». Contrairement à son éventuel secrétaire général de l’Élysée, l’homme clé de la présidence, qu’elle confie avoir « déjà trouvé »

Pas d’“inflexion droitière”

La candidate se projette aussi : « Mon gouvernement sera un gouvernement de majorité présidentielle, dont le FN sera l’une des composantes. Toutes les compétences, d’où qu’elles viennent, y seront les bienvenues, dès lors qu’il s’agira d’hommes et de femmes sincèrement patriotes. Je composerai un gouvernement ramassé avec des ministères ayant une logique politique. » Parmi ceux-ci : un « ministre de l’Aménagement du territoire, des Transports et du Logement » et un autre, « de plein exercice », « de l’Outre-mer et de la Mer », au service d’une « politique stratégique de la mer ». En revanche, pas de « ministère gadget » de l’Identité ni de volonté, « par principe », de « gouverner par ordonnances ». « La Ve République est une bonne république permettant une bonne gouvernance, dit-elle. Ce n’est pas de changer de république que la France a besoin, mais d’un cap : celui de la défense de nos intérêts et de notre civilisation. » Cités lors de son discours de la convention présidentielle de Lyon, ce « capital » et ce « patrimoine immémorial » à préserver n’indiquent pas, se défend-elle, une « inflexion droitière » de sa campagne. Elle reconnaît ses discussions avec Philippe de Villiers , comme avoir puisé ces formules dans le dernier ouvrage de Patrick Buisson, la Cause du peuple (Perrin). « C’est un livre brillant, dit-elle. Nous partageons incontestablement le même amour de la France. Il participe de cette grande famille de pensée enracinée et patriote. »

C’est cependant sur le thème de « l’indépendance » qu’elle entend d’abord insister, au second tour, pour devancer son adversaire, Macron ou Fillon : « La question centrale de cette présidentielle, que les Français devront trancher, c’est : “Quel est le candidat entièrement libre ?En nous tenant à l’écart de tous les cercles financiers et réseaux d’influence, nos adversaires nous ont fi nalement rendu un fier service… Avec nous, les Français le savent : contrairement aux autres, lorsque j’arriverai à la tête de l’État, je ne devrai rien à personne. Emmanuel Macron et François Fillon défendent des intérêts contradictoires avec les intérêts du peuple français : les leurs et ceux de leurs obligés. Ils veulent off rir la clé de la maison France aux grands intérêts privés ; moi, je veux la rendre aux Français. »

Une autre clé : celle de sa stratégie. Deux mois ne lui seront pas de trop pour l’appliquer. Si 61 % des Français estiment “possible” son arrivée au pouvoir, ils sont aujourd’hui moins de la moitié à la souhaiter.

Par Arnaud Folch le 04/03/2017

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