jeudi 8 juin 2017

Législatives : la Turquie d'Erdogan s'invite-t-elle dans les urnes ?

Strasbourg pro Erdogan

Le Parti Égalité Justice, qui présente 52 candidats aux législatives, serait une «officine officieuse de l'AKP», selon le Parti communiste. Ses dirigeants, qui défendent des positions proches du parti du président turc, se disent victimes de «diabolisation».

«Parti défendant les plus démunis face à l'échec des politiques actuelles». La description du Parti Égalité Justice (PEJ), qui présente 52 candidats aux élections législatives des 11 juin et 18 juin, n'a pas de quoi attirer l'attention. Début mai, le Parti communiste français (PCF) est pourtant monté au créneau pour dénoncer une «officine officieuse de l'AKP», le parti du président turc Recep Tayyip Erdogan, dans un communiqué. «Par son intermédiaire, le président Erdogan entend peser sur les élections législatives françaises afin de créer des groupes de pression pour relayer sa politique dictatoriale», s'est insurgé le parti de Pierre Laurent, qui appelle le ministère de l'Intérieur à ouvrir une enquête, tout comme le député PS du Bas-Rhin Eric Elkouby. Le président du PEJ, Şakir Çolak, a accusé le PCF de «tenir des propos diffamatoires (...) qui mettent en danger les candidats», ce mardi dans une conférence de presse. Il se réserve le droit de saisir la justice «après les élections».

Fondé à Strasbourg par des Français d'origine turque, parmi lesquels Hikmet Hüseyinbas et Kadir Güzle, le PEJ est apparu sur le devant de la scène à l'occasion des élections départementales de 2015. Dix binômes de candidats avaient porté ses couleurs, obtenant entre 1,38% (Montbéliard) et 6,11% des voix (Belfort). Pour ces élections législatives, le PEJ présente des candidats dans vingt-huit départements différents. Sept circonscriptions sur neuf sont pourvues dans le Bas-Rhin, et six circonscriptions sur six dans le Haut-Rhin. Là où se concentre la diaspora turque, qui représente en France entre 220 000 et 700 000 personnes, selon le chercheur Stéphane de Tapia.

Faire de l'Aïd «un jour férié» et «abolir» la loi de 2004

Dans son manifeste, le parti, qui revendique «plus de 3000 adhérents», ne cite ni l'AKP ni le président Erdogan. «Je mets au défi quiconque de prouver que le PEJ serait sous la coupe d'un gouvernement», souligne le président du parti, Şakir Çolak. «Nous ne sommes ni de droite, ni de gauche. Nous sommes du côté de l'humain», ajoute Ahmet Cetin, candidat dans la 5e circonscription de l'Ain.
 
La Turquie est seulement évoquée dans le programme comme un «atout économique et stratégique pour l'Union européenne», qui doit l'intégrer parmi ses membres. Dans le reste de sa profession de foi, le PEJ cible la «rhétorique islamophobe» et détaille ses propositions: «améliorer le vivre-ensemble», «recréer la cohésion entre les quartiers populaires» et relancer «l'ascenseur social», par exemple. Plus loin, le parti met l'accent sur les sujets religieux et identitaires, appelant de ses vœux «l'introduction dans le programme d'enseignement scolaire de l'Empire arabo-musulman», un «moratoire sur la laïcité» et «la possibilité de menus de substitution dans les cantines».

La version actuelle du programme a été édulcorée par rapport à 2015. Dans le manifeste fondateur du parti, le PEJ pointait du doigt une «islamophobie d'Etat», voulait faire de l'Aïd un jour férié, souhaitait abolir la loi sur le mariage entre les personnes de même sexe, votée «afin de répondre favorablement à un petit lobby influent d'homosexuels», se positionnait «contre le positionnement libertin de la société française pour pouvoir revenir à la cellule familiale traditionnelle», et défendait «l'abolition» de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires dans les écoles. Le président du PEJ, Şakir Çolak, reconnaît une «refonte complète du manifeste et du programme». «À la fondation du PEJ, il y a peut-être certaines personnes qui avaient une influence un peu sectaire concernant la société», se justifie-t-il.

Un soutien d'Erdoğan président-honoraire du PEJ

Parmi ells se trouve Ali Gedikoğlu. Co-fondateur et président-honoraire du PEJ, il ne cache pas ses accointances avec le régime du président Erdogan, «un homme authentique grâce auquel le peuple turc a retrouvé une fierté», confiait-il à Slate.fr en 2014. Il apparaît sur Facebook à une manifestation favorable au gouvernement turc, organisée en mars 2016 place Kléber, à Strasbourg. «Où que vous les voyiez, crachez au visage de tous ceux qui éprouvent de la sympathie pour ces bâtards..!!!» écrivait-il au lendemain de la tentative de coup d'Etat en Turquie en juillet 2016, au sujet des soutiens supposés des putschistes, dans un tweet repéré par Rue89. «Ali Gedikoğlu est issu du mouvement ultra-nationaliste des Idéalistes du MHP, plus connus sous la dénomination des Loups gris», analyse un spécialiste de la Turquie contemporaine, qui préfère rester anonyme.

Il est aussi le créateur du Conseil pour la justice, l'égalité et la paix (Cojep) en France, qu'il préside aujourd'hui au niveau international. Présent dans quatorze pays d'Europe dont la France, cette structure se présente comme une «ONG internationale» qui «vise à approfondir la discussion sur la place des minorités dans les pays européens». Le Cojep, qui a aujourd'hui ses entrées à l'ONU, à l'OCDE et au Conseil de l'Europe, est né en 1992 à Belfort, avant de déménager à Strasbourg en 1996. Il est issu du mouvement politico-religieux Millî Görüş (Vision nationale), titre du manifeste du premier grand parti islamiste de Turquie, le Millî Nizam Partisi (Parti de l'Ordre national). Fondé en 1969 par l'ancien premier ministre turc Erbakan, ce parti a connu des dénominations successives avant de se scinder en deux en 2001 pour donner naissance à l'AKP et au parti de la Félicité (Saadet). Il a été en Turquie l'un des viviers du parti d'Erdogan.

Les dirigeants du PEJ sont eux-mêmes proches du Cojep d'Ali Gedikoğlu. Le président du PEJ Şakir Çolak reconnaît «une certaine connivence», et concède en avoir été le conseiller juridique. Kadir Güzle, vice-président du PEJ et candidat dans la 5e circonscription du Haut-Rhin, est président du Cojep France depuis 2014. Le PEJ et la Cojep partageaient le même stand au salon de la Turquie Festiculture, organisé à Lyon en mai 2016. Le Cojep était enfin propriétaire du site internet du PEJ et responsable de sa publication jusqu'au 1er juin, avant que les mentions légales du site ne soient modifiées pour retirer le nom du Cojep.

La rhétorique du pouvoir turc

Les positions politiques des dirigeants du PEJ se rapprochent des arguments utilisés par l'AKP. «On parle d'un soi-disant génocide arménien, il n'a jamais été prouvé jusqu'à présent», a ainsi déclaré le 24 avril le président du PEJ dans une vidéo. Contacté par Le Figaro, Şakir Çolak maintient ses propos. «Laissons faire le travail aux historiens pour qu'on puisse voir s'il y a eu génocide, ou des faits réciproques lors d'une guerre qui a été incontrôlée», poursuit-il, alors que 27 pays dans le monde, dont la France et l'Allemagne, ainsi que le Parlement européen, ont reconnu formellement le génocide arménien de 1915-1916, qui a causé la mort de 1,2 à 1,5 million d'arméniens.

Şakir Çolak soutient aussi qu'«il y a en Turquie beaucoup plus de démocratie qu'on ne le croit». Il s'est d'ailleurs rendu au meeting du président Erdogan, auquel 12.000 personnes ont assisté, en octobre 2015 à Strasbourg. Comme simple «curieux» selon lui: «J'étais présent dix minutes, un quart d'heure, je ne suis pas rentré dans la salle car il y avait trop de monde», indique-t-il.

«Cojep et PEJ ont tous les deux des affinités avec Erdogan», remarque Muharrem Koç, directeur de l'Astu, une association d'aide aux immigrés turcs, basée à Strasbourg et classée à gauche. «Ça fait partie de leur stratégie», estime-t-il.

La dynamique ne se limite pas à la France. Au Pays-Bas, le Denk, fondé par deux néerlandais d'origine turque, a envoyé en mars 2017 trois députés à la Chambre des représentants. De son côté, le président du PEJ Şakir Çolak espère que son parti atteindra 2% des voix au premier tour des législatives, le 11 juin. Ce serait «déjà une bonne réussite» selon lui. Avec au moins 1% des voix dans 50 circonscriptions, le PEJ pourrait toucher l'aide publique de l'Etat, prévue au titre du financement public des partis.

Par Loris Boichot le 07/06/2017

Le Figaro