jeudi 8 juin 2017

Pascal Perrineau : "C'est la ligne Philippot qui a fait décoller le FN"

FN 2015

Depuis qu'elle a pris la tête du FN en 2011, Marine Le Pen a hissé son parti au rang des premières forces politiques françaises. Lors du second tour de la présidentielle, elle a engrangé plus de 10 millions de voix. Un score que son parti n'avait jamais atteint auparavant.

Pour réaliser cette prouesse, l'actuelle candidate aux législatives a modifié la ligne de son parti. Dans son livre, Cette France de gauche qui vote FN (Paris, Le Seuil, 2017, 142 p.), le politologue Pascal Perrineau explique comment le parti s'est adressé aux électeurs orphelins d'un Parti socialiste qui les a abandonnés au profit des habitants des grands centres urbains. Et raconte que ces électeurs n'ont pas forcément l'impression de trahir la gauche. Au contraire, pour eux, c'est la gauche qui les a trahis. Entretien.

Le Point.fr : Dans votre livre, vous parlez de « gaucho-lepénisme ». Que voulez-vous dire ?

Pascal Perrineau : Le « gaucho-lepénisme » n'est pas nouveau. J'ai utilisé cette expression pour la première fois en 1995. Une partie de l'électorat de Jean-Marie Le Pen s'était reporté sur Lionel Jospin. À l'époque, j'avais été frappé par la difficulté des universitaires à se pencher sur cet objet qu'ils trouvaient iconoclaste. Il y a toujours eu des difficultés à analyser le rapprochement entre les extrêmes, et plus largement entre la gauche et l'extrême droite. C'était le cas pendant les années 1930 ou encore pendant les années 1950 quand la question du totalitarisme avait été posée. C'est toujours compliqué aujourd'hui avec le FN et sa capacité à se nourrir aussi des désillusions vis-à-vis de la gauche. Mon premier objectif en écrivant ce livre était d'en finir avec « l'intellectuellement correct » qui consiste à dire que le FN, c'est uniquement la « droite de la droite ».

Le FN, c'est l'extrême droite et l'extrême gauche ?

Depuis une dizaine d'années, une partie de la dynamique électorale s'alimente d'une déception des électeurs de gauche. Lors du second tour de la présidentielle 2017, le FN a obtenu une majorité absolue seulement dans deux départements : le Pas-de-Calais et l'Aisne. Ce sont deux départements où voter à gauche est une tradition historique. En 1981, tous les députés de ces départements étaient de gauche.

Déjà, lors de la victoire du non au référendum de 2005, il y a eu une confluence électorale entre la gauche de la gauche et le FN.

L'ambiguïté de Mélenchon vis-à-vis du FN, c'est la continuation de ce phénomène. Une partie de la gauche sur le terrain économique et social ne se sent plus très éloignée du FN. Selon les enquêtes d'opinion, le premier second choix des électeurs frontistes, c'est Mélenchon, pas Fillon. Une partie des électeurs vient de milieux familiaux de gauche. Ils sont sortis de leur tradition familiale. En tout cas, ça a été très facile de trouver des électeurs de gauche qui votent FN pour les interroger et comprendre leurs motivations.

Qu'est-ce qui motive ces électeurs de gauche à voter FN ?

Il y a des électeurs qui se considèrent toujours de gauche et qui expliquent qu'en votant FN ils ont le sentiment qu'ils n'ont pas changé, mais que c'est la gauche qui a changé, que c'est le FN qui parle aujourd'hui de protection sociale et culturelle, et plus la gauche. La « plèbe » n'a plus de tribun, en raison de la « gentrification » de la gauche, aujourd'hui bien implantée parmi la bourgeoisie, les cadres et les professions intellectuelles. Il y a aussi cette gauche qui vote FN à cause des souffrances personnelles causées par la fracture économique et sociale. Il y a enfin le gaucho-lepénisme intellectuel : cette gauche laïcarde et souverainiste, qui suit le même itinéraire que Florian Philippot.

Les électeurs de gauche ne sont-ils pas repoussés par le discours du FN sur l'immigration et la préférence nationale ?

Si le retour à la retraite à 60 ans ou l'augmentation des bas salaires attirent les électeurs de gauche, ils sont également séduits par la dénonciation de l'immigration. La question des travailleurs détachés les préoccupe, car ils sont en concurrence directe avec eux. Ils n'ont pas toujours un discours xénophobe, mais ils souffrent de ne pas trouver d'emploi.

Une partie des cadres du FN imputent la défaite à la gauchisation du parti impulsé par Florian Philippot et réclame un coup de barre à droite…

Quand le FN plaçait la barre complètement à droite, il faisait 10 % ou 15 %. Je ne suis pas persuadé qu'il ferait plus aujourd'hui avec une autre ligne. C'est la ligne plus ou moins incarnée par Florian Philippot qui les a fait décoller. Marine Le Pen a rassemblé, en 2017, près du double des voix gagnées par son père en 2002...

Finalement, plus que la droite ou la gauche, n'est-ce pas la sortie de l'euro qui a effrayé les électeurs ?

Concernant la souveraineté nationale, les gens veulent que la France « récupère ses billes » dans certains domaines, mais la question européenne reste pour eux relativement lointaine. La vraie raison de l'échec du FN, c'est son absence de culture de gouvernement. Les frontistes sont apparus comme n'étant pas crédibles. Marine Le Pen a perdu 6 points à cause du débat raté de l'entre-deux-tours. On n'a jamais vu ça dans l'histoire des débats sous la Ve République qui a commencé en 1974. C'est avant tout le déficit criant de « gouvernementalité » qui a coûté cher au Front National et à sa candidate...

Propos recueillis par Hugo Domenach le 08/06/2017

Le Point