dimanche 23 juillet 2017

50 ans après la visite du général de Gaulle : ce que le Québec nous apprend de l'identité de la France

De Gaulle Québec 1967

Entretien d'Alexandre Deveccihio avec  Christophe Tardieu, Haut fonctionnaire, ancien administrateur général du château de Versailles, ancien directeur adjoint de l'Opéra de Paris, directeur général délégué du Centre national du cinéma, auteur de  La dette de Louis XV (éd. du Cerf, 2017).

À travers votre livre, vous rendez hommage à la fameuse phrase de Charles de Gaulle, «Vive le Québec libre!», prononcée le 24 juillet 1967. Dès lors, pourquoi avoir intitulé votre livre La dette de Louis XV?

Lors de son retour en France, deux jours après avoir prononcé cette phrase, de Gaulle a fait venir à l'avant de son avion, un par un, tous les conseillers qui l'avaient accompagné pour faire un bilan de cet incroyable voyage. L'un d'eux était Jean Daniel Jurgensen, directeur des Amériques au Quai d'Orsay et l'un des rares diplomates français favorable à l'émancipation du Québec. De Gaulle lui demanda s'il n'y était pas allé un peu fort et Jurgensen eut cette magnifique réponse: «pas du tout mon Général, vous avez payé la dette de Louis XV». Je crois qu'aucune formule ne résume mieux ce qu'avait voulu faire de Gaulle au Québec, c'est-à-dire essayer de racheter la faute des rois de France qui avaient jadis abandonné le Canada français aux Anglais.

À l'époque, la fameuse phrase avait provoqué un tollé au Canada, mais aussi en France. Pourquoi?

Il est certain que le pouvoir fédéral à Ottawa a vu d'un très mauvais œil cette déclaration visant à soutenir la volonté d'émancipation, voire de libération du Québec. Les réactions hostiles de la presse canadienne anglophone tout comme celles de la presse anglo-saxonne sont donc logiques. De Gaulle venait piétiner ce qu'ils croyaient être leur pré-carré et leur zone d'influence. Je rappelle que pour devenir citoyen canadien, il fallait encore prêter, il y a peu de temps, serment à la reine d'Angleterre et avant 1982, la constitution canadienne ne pouvait être modifiée que par la Chambre des Communes à Londres!

Il est plus étrange que le pouvoir politique en France et la presse française aient fait chorus. Pompidou qualifiait l'intérêt de De Gaulle pour le Québec de «folie gratuite», la plupart des ministres du Général ont pensé qu'il était devenu sénile après cette fameuse phrase et la presse française de droite comme de gauche a fortement critiqué l'action de De Gaulle au Québec. Côté français, il me semble que c'est la démonstration de la très mauvaise connaissance de la situation politique du Québec et de la totale ignorance des aspirations d'une bonne partie de la population québécoise à devenir maîtresse d'elle-même et de son avenir. En d'autres termes, nous nous étions malheureusement perdus de vue.

Beaucoup estiment que le général, emporté par la foule, aurait tenu des propos qui dépassaient sa pensée. Est-ce le cas?

Je ne le pense pas du tout. Ce coup d'éclat était au contraire prémédité, même si le discours de l'hôtel de ville de Montréal était improvisé puisqu'il n'était pas prévu que de Gaulle parlât à la foule ce soir-là. Heureusement, ses conseillers avaient bien préparé ce voyage et un micro avait été subrepticement installé sur le balcon de l'hôtel de Ville pour que de Gaulle puisse éventuellement s'adresser à la foule si les circonstances le justifiaient. Sur le Colbert qui l'emmenait au Québec, de Gaulle, lors d'une promenade sur le pont du bateau, a posé une question à son chef d'état-major, l'amiral Philippon: que penseriez vous si je disais là-bas «Vive le Québec libre!» Au militaire effrayé qui lui répondait de ne surtout pas faire cela, de Gaulle a eu pour réponse «on verra, cela dépendra des circonstances». L'accueil totalement triomphal qu'il a reçu de la part des Québécois l'a convaincu de la nécessité de lancer cette formule qu'il avait longuement méditée.

De Gaulle croyait-il vraiment à l'indépendance du Québec?

Oui. D'ailleurs, il s'en est d'ailleurs fallu de très peu que le Québec ne devienne indépendant lors du référendum manqué de 1995, élection largement manipulée par le pouvoir fédéral d'Ottawa. De Gaulle avait compris que les Québécois, malgré l'abandon de la France en 1763 et les tentatives d'assimilation du pouvoir anglais puis fédéral, avaient conservé comme par miracle leur identité. Il avait aussi observé que les Québécois étaient maintenus volontairement par Ottawa dans un état d'infériorité économique, social et culturel. Il avait également vu que depuis le début des années 60 avec la Révolution tranquille, les Québécois avaient une formidable aspiration à devenir maîtres d'eux-mêmes et de leur destin. Les conditions lui paraissaient donc remplies, d'autant plus qu'à cette époque, un grand nombre de peuples autour du monde prenaient en main leur destin.

Était-ce aussi une manière de résister à l'impérialisme économique et culturel américain?

Évidemment. Venir en Amérique du Nord pour soutenir les aspirations à l'autonomie du Québec était aussi pour de Gaulle un moyen de critiquer l'impérialisme américain et de soutenir sa politique étrangère d'équilibre entre les dictatures communistes et l'hégémonisme américain. Favoriser l'émancipation d'un État francophone en Amérique du Nord était pour lui une formidable opportunité. C'était aussi une incroyable source de fierté de voir ce que ces descendants de Français, abandonnés par la mère patrie, avaient réussi à faire.

Selon vous, le voyage au Québec de de Gaulle est un bon résumé de son action politique marquée par le diptyque vision/ transgression. Qu'entendez-vous par là?

Ce qui me fascine chez de Gaulle, c'est cette capacité à «voir» l'avenir, qui est vraisemblablement due à cette connaissance intime de l'Histoire de la France et du monde. Il était en permanence en avance sur son temps. Il avait compris avant tout le monde dès 1940 que les Allemands perdraient la guerre, il était persuadé de l'inéluctabilité de l'indépendance de l'Algérie bien avant 1958 et dès 1966 il avait prévu que les États Unis perdraient la guerre du Vietnam. En sus de ce talent hors norme, de Gaulle savait aussi renverser les tables. À la différence d'hommes politiques trop prudents ou madrés, il osait et n'hésitait pas à se positionner contre l'ordre établi ou la vulgate. De Gaulle est transgressif, à commencer par le 18 juin 1940 où la stricte application des règlements l'aurait normalement conduit à se présenter au bureau de démobilisation! La sortie du commandement intégré de l'OTAN, le refus obstiné - et logique - de voir la Grande Bretagne intégrer le Marché commun, le soutien à l'aspiration émancipatrice des Québécois en sont autant d'exemples.

Pourquoi, le Québec vous passionne-t-il autant?

Je suis fasciné par le courage de nos ancêtres qui ont traversé l'Atlantique dans des conditions souvent terribles pour venir s'installer au Canada au milieu d'une nature aussi sublime qu'effrayante. Je suis tout aussi admiratif de voir qu'ils ont réussi à y faire souche au milieu d'innombrables difficultés et de constater leur incroyable capacité à résister à l'occupant anglais et à l'assimilation fédérale. Le Québec est un fabuleux exemple de résistance physique, sociale, linguistique, culturelle et de résilience. Le Québécois est un roc. Il est aussi la preuve que la souche devait être bonne…

Qu'est-ce que la Québec nous apprend sur la France?

Le Québec nous apprend que nous sommes un grand pays, sans doute parti un peu en retard au XVIe siècle à la découverte du monde. Mais nos explorateurs n'en étaient pas moins habiles et courageux. Nos compatriotes qui sont partis au Canada français étaient eux aussi incroyablement courageux et une poignée d'hommes et de femmes ont réussi à dompter une nature immense et hostile. Quand nous avons été chassés du Canada par les Anglais, 60 000 Français étaient sur place. Ils sont aujourd'hui plus de 6 millions et ils ont conservé la religion, la langue et la culture de leurs ancêtres. Il suffit de voir à quel point les Québécois sont friands de rechercher leurs origines françaises pour bien comprendre leur attachement à leurs racines. Le Québec nous apprend d'une certaine manière à être fiers de ce que nous avons su construire dans le passé.

Si le Québec a perdu sa souveraineté, il a toujours su garder son identité. La France est-elle sur le point de perdre les deux sous les coups de boutoir de l'Europe de Bruxelles et de l'islamisme?

Il est frappant de voir en effet que l'Europe est toujours plus rejetée par les peuples européens, scrutin après scrutin. Le référendum français de 2005 ou le Brexit en sont des témoignages éclatants. La véritable haine que provoqua le «Vive le Québec libre» de la part des milieux politiques et de la presse anglaise est vraisemblablement due au fait que de Gaulle était le seul chef d'État européen à refuser l'entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun.

Une fois de plus, il fut visionnaire car le peuple britannique, à la différence de ses élites, ne s'est jamais senti européen..…

Quant à l'identité de la France, Braudel et d'autres historiens ont su dire des choses bien plus pertinentes que moi. Cette identité sera d'autant mieux partagée par nos concitoyens si nous apprenons notre histoire et connaissons nos origines. Il ne s'agit pas de dire que nous sommes meilleurs que les autres mais de respecter nos racines. La France et les Français ont derrière eux 20 siècles d'histoire, parfois admirable, parfois moins glorieuse. Mais ces siècles d'histoire sont notre patrimoine commun, quelles que soient nos origines. Les Québécois nous font comprendre qu'il est important de le savoir et de le reconnaître.

Dans Civilisation, Régis Debray explique que nous sommes devenus américains. Partagez-vous son point de vue?

J'ai beaucoup d'admiration pour Régis Debray qui est un grand intellectuel, un fervent gaulliste et un ami du Québec. Il partage avec le général cette méfiance instinctive de l'hégémonisme américain qui nivelle notre identité et notre culture au profit d'une pseudo-culture globalisée, sans identité ni racines. Civilisation est un livre remarquable qui sonne comme un signal d'alarme et nous incline à réfléchir sur les moyens de résister de cette hégémonie, s'il en est encore temps.

Le Figaro