lundi 14 mai 2018

De la Marseillaise à Madame-Monsieur: grandeur et misère de la chanson engagée


L'auteur ou les auteurs du présent article ne sont en rien membres du FN, du RBM ou d'un mouvement de cette famille politique -à la connaissance du BYR- et ils ne partagent pas forcément les idées défendues ici


Par Joseph Ashoury Klejman le 14/05/2018

Les Français appartiennent à un peuple qui s’engage, et qui s’engage dans tout. Dans l’Hexagone, le cinéma est « engagé », la littérature est « engagée », et bien entendu, la musique aussi. Sans aller jusqu’à évoquer les 5 000 mazarinades, le genre est finalement assez ancien, et au fond, l’une des chansons françaises engagées les plus célèbres est peut-être tout simplement La Marseillaise Car qu’est-ce que notre hymne national, qui appelle à se soulever contre les puissances étrangères venues « égorger nos fils et nos campagnes », sinon une chanson engagée ?

Certes, l’expression fait aujourd’hui plutôt penser à Zebda ou à Bérurier Noir, mais il fut un temps pas si lointain où la musique française appelait à s’engager surtout pour la France et non contre les patries. En 1871, les Zebda de l’époqueGaston Villemer et Henri Nazet, balancent « Alsace et Lorraine » à la figure des Allemands. Les anarchistes, après les communards, répandent aussi leurs tubes rouges et noirs. Mais s’il y a une différence frappante entre les engagements d’alors et ceux d’aujourd’hui, c’est que ceux d’autrefois se déclarent contre une opposition possible : les royalistes chantent contre les républicains, qui chantent contre les royalistes. Dans son texte « Autopsie du pacifisme », Philippe Muray expliquait qu’aujourd’hui, c’est « Tartuffe qui mène le bal », si bien qu’on s’engage pour des causes qui ne souffrent pas d’opposition véritable, à moins que, par insolence jusqu’au-boutisteon souhaite vraiment s’engager pour davantage de guerres, promouvoir le SIDA ou se plaindre de l’insuffisance de la misère.

Guimauve sans frontière

Quand Gainsbourg reprenait La Marseillaise en reggae, il y avait encore une prise de risque et un concert annulé à Strasbourg. Les anarchistes et les royalistes, au début du siècle dernier, quand ils ne chantaient pas, se rossaient à coups de canne. Qui, aujourd’hui, viendrait agresser le duo Madame Monsieur, qui représentera la France au prochain concours de l’Eurovision, parce que dans leur chanson médiocre et sirupeuse intitulée « Mercy », ils prennent le parti d’un bébé de migrants né sur un bateau quand sa mère fuyait la guerre ? L’histoire est vraie, paraît-il: « On a quitté la maison, c’était la guerre / Sûr qu’elle avait raison, y avait rien à perdre / Oh non, excepté la vie », chantent-ils.

L’essentiel des migrants est constitué de mâles de 25 ans, et non de femmes enceintes, mais prendre ce biais-là, fûtil absolument non représentatif, évince tout aspect polémiquePersonne n’exigera la noyade de l’enfant et la pendaison de la mère pour entrée illégale. Ainsi, ce genre de chansons engagées ne prend en réalité aucun partiaucun risquen’impose aucune ligne de frontet la démarche a quelque chose de profondément malhonnête.

Cette enfilade de truismes larmoyants évacue toute problématique et toute ambiguïté tragique. Mais, en un sensMadame Monsieur s’inscrit dans une version déjà bien établie en France de la chanson engagée sans risqueIl n’y a qu’à considérer Les Enfoirésces millionnaires qui combattent la pauvreté à coups de refrains lyriques exhortant les pauvres à raquer pour les misérables, ou bien toute cette flopée d’artistes germanopratins qui se dressent contre le racisme depuis les quartiers les moins métissés du pays.

Alors l’engagement, pourquoi pas? Mais sus à la guimauve et oui à la mitraille.