lundi 18 juin 2018

Bac professionnel, une réforme inaboutie


Tribune d’Aymeric Durox, professeur certifié d’Histoire-Géographie et référent Ile-de-France du forum Ecole & Nation du 18/06/2018

Le ministre de l’Éducation nationaleJean-Michel Blanquer, a récemment présenté une réforme de l’enseignement professionnel inspirée par le rapport Calvez – Marcon, dernier volet d’une réforme globale du lycée. Un enseignement professionnel important et trop souvent mésestimé alors qu’il concerne un lycéen sur trois, soit près de 665 000 élèves, auxquels l’on peut ajouter 300 000 élèves en apprentissage.

L’ambition du ministre telle qu’on peut la retrouver sur le site du gouvernement « vise à faire de la voie professionnelle un parcours de réussite et d’excellence pour ses élèves, en lui redonnant toute son attractivité, son prestige et son efficacité ». Si les intentions sont louables, les solutions envisagées peuvent laisser perplexes et ne prennent absolument pas en compte la réalité des problèmes graves rencontrés par cette formation.

La création des campus professionnels peut être envisageable même si la question du coût important généré par une telle opération sera certainement un frein.

En revanche, la réorganisation du CAP et du Bac Pro pose de nombreux problèmes. Le BEP (Brevet d’études professionnelles) disparaissant, le CAP (certificat d’aptitude professionnel) a donc pour vocation de devenir le nouveau diplôme intermédiaire dans le cursus du Bac Pro, ce qui n’est pas sans poser de nombreuses questions. Des élèves pourront-ils quitter le lycée avec ce seul diplôme en poche et sera-t-il toujours reconnu par le monde du travail ? La réforme n’est pas claire sur ce point.

En outre, la réforme prévoit que ce nouveau CAP pourra être préparé en 1, 2 ou 3 ans avec des modalités pédagogiques adaptées en fonction du public : en un an pour ceux qui concrètement ne posent pas de problèmes, en deux et en trois ans pour les publics difficiles (Segpa – Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté ; Ulis- Unité localisée pour l’inclusion scolaire) mais aussi pour des jeunes migrants. En 2014-2015, derniers chiffres disponibles, 52 000 migrants étaient scolarisés tout degré confondu en France et ils sont en général orientés en CAP puis parfois en bac Pro. Or il paraît évident pour des questions pratiques que ces publics très différents seront mélangés, créant dès lors des classes très hétérogènes (de l’élève issu d’une filière générale se destinant au Bac Pro à celui issu de Segpa ou du migrant s’arrêtant au CAP) et mettant ainsi le professeur dans des conditions d’enseignement très dures. Et puisque le CAP devient la nouvelle étape du Bac pro, tous ces élèves jusque-là séparés se retrouveront réunis dans des effectifs bien plus importants et souvent ingérables. Par ailleurs, les groupes d’ateliers, aujourd’hui souvent à 12, sont déjà passés à 15 dans certains établissements et d’après certains textes comme les « repères pour la formation » (destinés aux enseignants), les nouveaux ateliers seraient prévus pour accueillir 15 ou 30 élèves. CQFD.

Ces groupes classes plus importants permettront aussi de réduire le nombre de postes de professeurs, notamment dans les heures d’enseignement général (des classes actuellement en général de 24 pourront passer à 30 voire plus comme dans le général). Certains syndicats estiment également que les nouvelles grilles horaires prévoient 16 % d’heures de mathématiques en moins sur trois ans et 13 % en lettres-histoire, ce qui reviendrait à supprimer 5 000 postes d’enseignants dans ces disciplines. Les matières générales sont pourtant fondamentales pour la construction du citoyen et la communication en général, élément indispensable en entreprise. Or on estime que 10% de la population française actuelle ne maîtriserait que 400 à 500 mots contre 3000 en moyenne, favorisant un emprisonnement social et donc un repli communautaire qui touche particulièrement ce public-là.

Enfin, la réforme vise à favoriser l’apprentissage et les liens entre ce dernier et le lycée professionnel, occultant la triste réalité : la plupart des patrons ne souhaite plus de lycéens apprentis. Ces derniers leur coûtent trop cher pour un niveau trop faible, mais surtout posent de nombreux problèmes disciplinaires insupportables : vols, insolences, insultes, dégradations, revendications religieuses comme le ramadan… Ne voulant pas faire la police, ils préfèrent embaucher des salariés vraiment motivés plutôt que des élèves absolument pas employables. Cette réforme n’évoque pas non plus le fait que l’enseignement professionnel serait à deux vitesses. D’une part des formations sélectives, aux élèves motivés, travailleurs, capables de répondre aux exigences du monde professionnel (hôtellerie, restauration, mode…), qui n’ont aucun mal à trouver des stages ou des apprentissages. D’autre part, un grand nombre de formations qui elles reçoivent les recalés du système, ceux dont personne ne veut, des élèves pour beaucoup non motivés et présentant de graves problèmes comportementaux.
En somme cette réforme n’a qu’un objectif : faire des économies et supprimer des postes d’enseignants pour une éducation qui coûterait trop cher à la « start-up nation» chère au Président, à Bruxelles et à l’OCDELes derniers de cordée de l’enseignement professionnel seront toujours la dernière roue du carrosse dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent.

Le Forum Ecole & Nation pense au contraire qu’il faut revaloriser dès le plus jeune âge les fondamentaux afin de donner à tous les élèves des bases qui leur serviront toute leur vie. Et il faut surtout arrêter de dévaloriser la voie professionnelle, responsable d’un ostracisme qui touche ces formations et leur donne une mauvaise image dont pâtissent les élèves. Pour cela, la nation toute entière et jusqu’au plus haut sommet de l’État doit prendre conscience que le rêve d’un pays sans usine a vécu et que la France a besoin d’un secteur industriel fort.