samedi 7 juillet 2018

Marine Le Pen : « Le doute me nourrit… »


Entretien avec Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, réalisé par Tugdual Denis et Hugo Domenach le 05/07/2018

Le Point : Avec le recul, avez-vous été surprise par la dédiabolisation dont vous avez bénéficié en 2011 lors de votre élection à la tête du Front National ?

C'était un moment historique : au bout de quarante ans de direction par Jean-Marie Le Pen, de sédimentation des attaques sur lui, une personnalité nouvelle émergeait. Quand vous restez très longtemps à la tête d'un mouvement, les attaques se superposent pour finir par représenter un poids important. Surtout si vous avez, c'est le moins qu'on puisse dire concernant Jean-Marie Le Penle sens de la provocation, qui s'aggrave au fur et à mesure du tempsIl y avait une forme de tabou moral à voter Jean-Marie Le Pen.

Le Point : Il y a aussi eu un engouement des médias autour de votre personne…

Très objectivement, c'est aussi le cas désormais pour Marion. La presse n'est plus jamais dans le temps long ni dans l'analyse de fond. Vous êtes dans une course effrénée à la nouveauté, toujours à la recherche de la personne qui va éclore. J'en ai bénéficié également, mais entre le moment où j'émerge, en 2002, et le moment où je prends la tête du FN, en 2011, il se passe en réalité neuf longues années. Cela ne s'est pas fait avec la rapidité d'aujourd'hui.

Le Point : A quel stade de son évolution situez-vous le FN aujourd'hui ?

Je le crois dans une séquence adulte. Le FN était un ado parfois un peu provocateur et insolent. Aujourd'hui, il est entré dans une période de consolidation. Nous sommes à la fin d'un cycle d'un mouvement exclusivement d'opposition, au milieu d'un cycle de parti de gouvernement. C'est toute la signification du changement de nom en Rassemblement National.

Le Point : Et vous ?

On n'est jamais véritablement adulte en politique tant qu'on n'a pas subi de dures attaques. Avant la présidentielle, j'avais le sentiment d'avoir été très largement mise à l'épreuve… Mais, à voir les commentaires [postérieurs au débat de l'entre-deux-tours, NDLR], force est de constater qu'il y a toujours une marge de progression. L'expérience vous apporte le recul nécessaire : cela fait seize ans que je suis en première ligne de la vie politique, confrontée à son caractère public.

Le Point : Dans cette société de l'immédiateté, est-ce raisonnable de rester seize ans au premier plan ?

Les électeurs aiment aussi la solidité. Si vous me demandez si je serai la prochaine candidateje n'en sais strictement rien ! J'envisage ça avec beaucoup de sérénité. Je le serai si je suis la mieux placée.

Le Point : Dans son dernier livre, « Le nouveau clivage » (Editions du Cerf), le politologue Jérôme Fourquet montre que vous ne parvenez pas à vous adresser aux électeurs qui vont bien. N'est-ce pas un problème ?

C'est une vraie question : nous devons être capables de prendre le temps nécessaire pour expliquer notre politique à ceux qui ont le sentiment d'être les gagnants de la mondialisation. Chacun d'entre eux se dit assez légitimement : « Je profite de la mondialisation. Si demain on change quelque chose à ça, est-ce que je serai encore gagnant ? » Nous leur disons qu'on ne peut pas être heureux tout seul, pas être heureux quand son peuple est malheureux. L'individualisme absolu est un recul, pas un progrès.

Le Point : Comment expliquez-vous un tel éclatement territorial dans votre électorat ?

Jean-Marie Le Pen s'est soumis à une situation, sans chercher vraiment à la corriger : l'absence d'implantation locale. On en paie encore les conséquences aujourd'hui. Il pensait qu'on pouvait construire la maison par le toitaccéder au pouvoir directement par l'élection présidentielle. Il pensait que la victoire se ferait par une prise de conscience brutale de l'opinion publique par l'intermédiaire de la mère des batailles qu'est la présidentielle. En réalité, ce n'est pas vrai.

Le Point : C'est pourtant ce qu'est parvenu à faire Emmanuel Macron…

Il va avoir des difficultés à cause de ça. En réalité, il faut construire de la base, des municipalités, des départements, des régions. Ces échelons représentent des marches pour monter et une multitude de digues qui jouent leur rôle en cas de reflux électoral. Le plus dur en politiquec'est être et durerMacron a connu le succès, mais il y aura une suite

Le Point : Est-ce que votre opposition au président symbolise une forme de lutte des classes ?

Je ne crois pas. En revanche, je partage l'analyse d'Eric Zemmour - ce qui n'est pas toujours le cas - quand il dit qu'Emmanuel Macron est le président des bourgeois. A droiteil est allé chercher ce qu'on appelle la droite patrimonialeCelle qui vote en fonction de ses intérêts financiers plutôt qu'en fonction des valeurs auxquelles elle se dit attachée.

Le Point : Comment expliquer qu'Emmanuel Macron et Philippe de Villiers s'entendent si bien ?

Je crois qu'il n'y a rien de politique. Ils se sont dit : « J'ai réussi, tu as réussi. » Villiers a d'ailleurs déclaré : « Nous nous sommes tout de suite reconnus. »

Le Point : Vous avez grandi dans un manoir à Saint-Cloud. Vous auriez pu, vous aussi, devenir une jeune femme bourgeoise.

Sauf qu'on n'a pas été élevées comme çaCar Le Pen n'est pas comme ça. Il restera un fils de marin-pêcheur, orphelinélevé dans une maison dont le sol était en terre battue. Il se méfiait de la réussite financière tout en conservant une forme de fascination pour ellecar ce n'était pas son monde. Et moi, si je me suis installée, puis réinstallée, à Hénin-Beaumontc'est que je m'y sens chez moi. C'est là-bas que je suis à l'aise.

Le Point : Vous méfiez-vous de la bourgeoisie ?

L'égoïsme d'un certain nombre de ses représentants me dérange. Certains s'attachent à leur propre situation en s'extrayant du peuple auquel ils appartiennent et en oubliant l'empathieJe n'ai jamais été dans leur camp. Jeune, on m'appelait « la gauchiste » au FrontJe ne le suis pas, mais j'ai une fibre sociale. Lors d'un séminaire à Etiolles, en février 2016, des dirigeants autour de la table me demandaient de toucher aux montants des indemnités chômage. Je leur ai dit qu'il ne pouvait en être question : « Est-ce que vous vous rendez-compte ce que ça représente pour quelqu'un de perdre son boulot ? Vous allez lui donner quoi ? Deux mois ? Trois mois ? Et la famille perd la maison ? » Si on considère que le progrès, ce serait ça, pas moi.

Le Point : Vous récusez la classification droite-gauche. Même dans la trilogie de René Rémond, aucune des droites ne vous convient ?

La droite légitimiste, sûrement pasBonapartiste, éventuellement, parce que le FN reste un parti bonapartiste, notamment dans sa relation à une forme d'autorité et son lien avec le peuple. De gauche ou de droite, c'est vrai, j'ai vraiment du mal à me positionnerCe clivage n'a plus de sens, car, depuis vingt ans, gauche et droite font la même politique.

Le Point : Vous avez définitivement écarté votre père. Le FN s'appelle le Rassemblement national. Estimez-vous être parvenue à la fin du processus de dédiabolisation ?

Mon combat n'a jamais été de convaincre les journalistes du Point, de Libé ou les patrons du CAC 40 et de les amener à nous trouver des qualités. La dédiabolisation a consisté à montrer que ce qui pouvait être dit sur nous par les élites dirigeantes était inexact ou caricatural. Permettez-moi aussi de dire que nous avons fait un sacré ménage : chaque fois que quelqu'un a tenu des propos inadmissibles, la sanction est tombée.

Le Point : Comment comptez-vous tirer profit de l'accession au pouvoir de vos alliés de la Ligue, en Italie, et du ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini ?

Quand j'ai rencontré Matteo Salvini, la première fois, en 2014, la Ligue faisait 3 %. Il était venu me voir à Paris, j'avais trouvé ce jeune homme très combatif et volontaire. Il m'avait demandé de faire un selfie avec lui, et les Italiens avaient fait une affichette où il était inscrit : « Voter pour moi, c'est voter pour elle. » Matteo Salvini a suivi la stratégie du Front National en impulsant une ligne sociale dans son discours et en adoptant un positionnement résolument national. Il est désormais une forme de vitrine de ce qu'il est possible de faire en matière de lutte contre l'immigration clandestine. Il dit les choses avec une clarté presque déconcertante.

Le Point : Salvini a démontré qu'il parvenait à constituer une coalition, un peu baroque, avec le Mouvement 5-étoiles. Parviendrez-vous un jour à nouer vous aussi des alliances en France ?

La grande différence entre l'Italie et la France, c'est le mode de scrutinqui incite à la culture de l'alliance. Mais transposons-le à la France en faisant de la politique-fiction ! Sur le papiernous pourrions trouver des points de convergence avec LR sur l'immigration et l'insécurité. Ou avec les chevènementistes sur la question de la souveraineté. Ou peut-être même, diront certains, avec l'extrême gauche sur le refus de l'austérité. Les alliances obligent à un vrai travail de compromis, mais sont profondément respectueuses de la logique démocratique

Avec Emmanuel Macron, on voit une grande recomposition politique s'opérer, et je ne peux que m'en féliciterCela clarifie les positions de chacun. Ces débats d'aujourd'hui sur la recomposition politique et donc sur les alliances auraient été difficilement envisageables il y a quelques années.

Le Point : Pourquoi votre tandem avec Nicolas Dupont-Aignan semble-t-il si mal embarqué ?

Parce que l'union, c'est longC'est compliqué. Nous devons aussi démontrer que le FN a entamé une révolution culturelle en lui-mêmequ'il est prêt à cela. Pour les prochaines élections européennes, j'ai proposé à NDA que nous soyons symboliquement au même niveau, en fin de listeJe ne crois pas que ce soit une mauvaise proposition de la part d'une personne ayant fait 21% à la dernière élection présidentielle à une autre qui en a fait 5, tout en sachant, les sondages le montrent, qu'une liste unique nationaux/souverainistes devancerait celle de Macron au soir des européennes.

Le Point : Avez-vous lu l'interview de votre nièce dans « Le Figaro Magazine » ?

Non.

Le Point : Elle cite comme références Bernanos, Michéa, Manent, Gauchet…

Le spectre est large. J'entends bien que l'idée est de créer des oppositions pendant les quatre prochaines années entre Marion et moi. Je ne souhaite pas entrer dans ce jeu. L'idée de Marion de créer un Sciences po de droite est une bonne réponse à l'unanimismeNous-mêmes travaillons à des idées nouvelles. J'ai par exemple trouvé le dernier livre d'Hervé Juvin sur l'écologie politique [« Le moment politique », NDLR] lumineux. Plus le râteau a de dentsplus nous sommes en mesure de rassembler.

Le Point : Mais les fondements de sa ligne métapolitique ne sont pas forcément les mêmes que ceux de votre ligne politique.

Elle se décrit elle-même « à la confluence de la droite légitimiste et de la droite bonapartiste ». Se positionne sur une ligne conservatrice. Mais à l'américaine ? Moi, clairement, je ne suis pas conservatrice. Ni néo ni paléorien. L'idée que la société serait assignée socialement m'est complètement étrangère. Je suis même opposée à cela. Après, comme moi, Marion est patriote, attachée à la nation, à la souveraineté, à la libre entreprise. Attachée, je pense aussi, à l'Etat- stratège, sans que je sache jusqu'à quel point.

Le Point : Dans sa critique du libéralisme, elle critique plus la « tyrannie des droits » que la tyrannie des capitaux, par exemple.

Nous avons une sensibilité différente. Elle est claire, mais elle n'est pas nouvelle.

Le Point : En tant que Le Pen, ne se trouve-t-elle pas condamnée à faire de la politique ?

Les journalistes adorent les sagas familiales. Vos lecteurs aussi. Les mauvaises langues y voient parfois du népotisme, mais, en réalité, ces sagas sont naturelles et ponctuent l'histoire de la France : des familles entières se dévouent à un combat. C'est vrai chez les journalistes, les écrivains, les militaires, les artistes ; on trouve des dynasties qui ont construit et structuré la FranceIl y a une attirance pour la persistance.

Le Point : Vous qui étiez avocate, auriez-vous pu échapper à la politique ?

Il est sûr que, si j'avais voulu être journaliste politique au Pointcela aurait été compliqué… Il se trouve que, sur trois enfants, mon père a eu deux filles sensibles à la politique, Marie-Caroline et moiMarie-Caroline a neuf ans de plus que moi : à ses 18 ans, le FN est un mouvement minusculetrès militantune petite famille, en somme. Moi, j'ai 18 ans en 1986, époque à laquelle le Front entre à l'AssembléeDe 18 à 24 ans, je vis des campagnes de presse d'une violence inouïe : pour moi, c'était tout sauf la politique ! Même si Marie-Caroline ne fait plus de politique aujourd'hui, elle demeure passionnée par çaLa politique est un virus. Vous l'avez ou vous ne l'avez pas. Manifestement, Marion l'a aussi. Si vous guérissez du virus de la politiquec'est que vous ne l'avez jamais eu.

Le Point : Vous avez lu le livre de votre père ?

Non. Je le lirai… plus tard.

Le Point : Il dit que c'est possible pour lui de vivre fâché avec sa fille. Mais vous vous êtes néanmoins revus, à la suite de son hospitalisation et avant sa fête d'anniversaire…

Nous sommes deux caractères forts. Deux personnes convaincues. Et probablement deux têtes de muleEst-ce que j'assume d'être fâchée avec l'homme politique ? Sans aucun problème : cela ne me pose aucune difficulté. Est-ce que je suis malheureuse de la fâcherie avec mon père ? Incontestablement. J'en suis très malheureuse. Mais je me dis aussi que j'ai réussi à bien m'entendre avec lui pendant quarante-cinq ans, ce qui n'était pas gagné d'avance… [rires].

Le Point : Quand on connaît les sacrifices de la politique sans goûter à ses délices, n'est-on pas tentée de séduire ?

Quand on essaie de normaliser les relations avec la presse, on s'aperçoit que ce sont les idées qui dérangent, plus que les personnesSe déclarer contre l'immigration, d'où qu'on vienne, vous fait basculer dans la case des « salauds »J'ai une relation au pouvoir extrêmement distanciée. Je me suis toujours appelée Le Pen : même si je ne me présentais pas « comme », « j'étais ». « Faire de la politique », pour moi, ça ne veut rien dire. « Faire de la politique » comme Gérard Larcherje suis désolée, mais cela n'a rien à voir avec ce qui constitue ma vie politique : combattre au sens propre du terme.

Le Point : Avez-vous confiance en vous ?

Que Jean-François Copé ait voulu être président depuis l'âge de 5 ans me dépasse ; moi, je me suis battue une grande partie de ma vie pour que ce soit Jean-Marie Le Pen le président de la République. Je m'inquiète beaucoup des gens qui ont des certitudes sur eux-mêmes en toute circonstance. Je sais qu'en disant cela je vais à l'encontre des discours habituels sur ce que doivent être les dirigeants. Est-ce parce que je suis une femme et que je me remets plus facilement en question ? Le doute m'enrichit et me nourrit.

J'aime ce doute. Petite, ma mère m'appelait « Miss Bonne-Humeur » et « Miss Trompe-la-Mort ». Cela me définit très bien !